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CQFD N°047


OAXACA UN AN APRÈS

LA MARMITE EST TOUJOURS SUR LE FEU !

Mis à jour le :15 juillet 2007. Auteur : Claudio Albertani.

« Il est possible de vivre et de coexister dans un ordre social émanant de la volonté collective, pas imposé par un gouvernement étranger aux intérêts et aux besoins des peuples, un ordre social au sein duquel les valeurs qui priment sont la fraternité, la solidarité, la coopération et la défense communautaire et non plus un ordre social reposant sur la peur du châtiment, de l’autorité, du qu’en- dira-t-on ou de la prison.  » Extrait d’une lettre de David Venegas Reyes, « El Alebrije », membre - élu par la barricade Brenamiel - du conseil de l’Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca (APPO), incarcéré depuis le 13 avril à la prison de Santa María Ixcotel sous une accusation fallacieuse.

De juin à octobre 2006, l’État de Oaxaca, dans le sud du Mexique, a connu cette expérience singulière d’une vie sans gouvernement et sans bureaucratie, mais ouverte au dialogue et à l’innovation. Des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue lors d’une douzaine de « méga marches » de proportions inouïes. Ensemble, elles ont relégué Ulises Ruiz [1] dans la quasi clandestinité, éclipsant de fait tous les pouvoirs institués. Ensemble, elles se sont emparées des administrations, elles ont créé des organes de gouvernement autonome et fait administrer la justice par « l’Honorable corps des Topiles » [2] qui s’inspire de la tradition indigène. L’APPO est le résultat d’une accumulation d’expériences historiques - faites d’erreurs et de réussites - qui convergent dans la volonté commune de démocratiser les structures de pouvoir. Ce mouvement multiforme ne peut être saisi par des analyses sociologiques ou marxistes traditionnelles. Ce ne fut pas un mouvement de classe au sens traditionnel, la classe ouvrière étant quasi inexistante à Oaxaca. Des gens brandissant des drapeaux avec une faucille et un marteau marchaient à côté de la Vierge de Guadalupe et du A cerclé de l’anarchie, mais le plus grand nombre s’identifiait d’abord à leur quartier ou communauté.

Ce fut encore moins un mouvement qui cherchait à s’emparer du pouvoir, en dépit des délires staliniens de certains. C’est ce qu’indiquait un graffiti, fin octobre 2006, dans le centre de Oaxaca : « Ils veulent nous pousser à gouverner, nous n’allons pas tomber dans ce piège. » Qu’est-ce que cela signifie ? Gustavo Esteva répond : « Ça ne nous intéresse pas de nous emparer de ce gouvernement ; ce gouvernement est une structure de domination qui sert à contrôler les gens et nous ne voulons pas avoir une telle fonction.  » Comme cela se passe dans une authentique révolution sociale, beaucoup de gens ont découvert dans le feu de l’action des capacités qu’ils ignoraient posséder. La participation des femmes fut intense. Certaines d’entre elles, qui avaient pourtant voté pour le PRI [parti du gouverneur], ont acquis une nouvelle conscience. C’est un collectif de femmes qui a occupé et fait fonctionner la télévision vingt jours durant, démontrant que la communication alternative est possible.

Il a beaucoup été question des barricades, dans lesquelles on a voulu voir une preuve de la « violence » exercée par l’APPO. En réalité, les barricades ont été une mesure défensive, pour contenir les « convois de la mort », ces camionnettes de la police judiciaire sans plaques d’immatriculation qui circulaient de nuit en ouvrant le feu sur les passants. Il y a eu au moins 1 500 barricades. Les gens qui les gardaient n’appartenaient pas toujours à l’APPO, c’étaient de simples citoyens, des ménagères, qui manifestaient ainsi leur sympathie pour le mouvement. Chaque matin, ils partaient travailler, mais passaient des nuits entières sans dormir, à protéger une barricade - et, au passage, à vivre une véritable fête collective. À mon sens, c’est ce côté festif qui justifie la comparaison avec la Commune de Paris, révolte elle-même définie comme « la plus grande fête du XIXe siècle ». Cela dit la Commune de Oaxaca a connu aussi le même isolement : il n’y a pas eu au Mexique - pas plus qu’à l’étranger - de grandes mobilisations en soutien à l’APPO.

Ajoutons que les habitants de Oaxaca ne parlent pas de « commune » mais de « communalité » (comunalidad), terme qui renvoie aux pratiques indigènes. Ce qui est sûr, c’est que les jeunes des barricades qui ont livré les combats de rue n’étaient ni des « professionnels » ni des militants au sens traditionnel du terme. C’était le peuple, purement et simplement - et même des enfants des rues, des gens qui ne savaient rien de la guérilla urbaine. Les abus commis par les forces de l’ordre n’ont été ni des « excès » ni des « erreurs », mais une expérience d’ingénierie sociale froidement calculée dans laquelle les pouvoirs fédéraux ont agi en coordination totale avec les pouvoirs locaux [3].`Quels objectifs poursuivaient-ils ? Armando Bartra le dit fort bien : « […] se préparer à affronter des masses furieuses, c’est déjà supposer qu’elles vont apparaître. »

Et maintenant ? Le grand mouvement social qui a ébranlé la société à Oaxaca est un des événements majeurs de l’histoire récente du Mexique, comparable à l’insurrection zapatiste de 1994. La réponse populaire aux abus d’Ulises Ruiz fut aussi inattendue que massive, imaginative et prometteuse. À l’écologie de la peur, les gens ont répondu par l’écologie de la fête, profondément enracinée dans la tradition locale. Contre les délires du pouvoir, les habitants ont réaffirmé leur droit au tyrannicide non-violent, incarné par le slogan Ya cayó, Ulises ya cayó .(« Ça y est ! Il est tombé, Ulises est tombé ! ») À Oaxaca, une question court les rues : comment faire renaître le moment magique que l’on a vécu l’an dernier ? Seuls les femmes et les hommes qui ont participé à ce mouvement pourront trouver la réponse. Le 14 juin, 100 000 personnes sont à nouveau descendues dans la rue pour exiger la démission d’Ulises Ruiz, et le 18, les enseignants de la section 22 [4] ont réoccupé le centre-ville. Non, l’ordre ne règne pas à Oaxaca.

Mexico, le 20 juin 2007,
Claudio Albertani

L’intégralité de ce texte est disponible sur le site du Collectif de Solidarité avec les Peuples du Chiapas en Lutte, sous le titre : « Un an plus tard. Oaxaca, le miroir du Mexique. »

Article publié dans CQFD n° 47, juillet 2007.


[1] Gouverneur corrompu et despotique dont la majorité de la population réclame la démission depuis sa tentative de coup de force contre un piquet de grève d’instituteurs le 14 juin 2006. Journée à l’origine de la création de l’APPO.

[2] Milice de bénévoles non armés chargés d ’effectuer certaines tâches d ’intérêt public et de régler les petits différends internes à la communauté.

[3] Le 29 octobre 2006, 4 000 effectifs de la PFP (Police fédérale militarisée) prennent la ville d ’assaut pour « restaurer l’état de droit », c’est-à-dire réinstaller Ulises Ruiz au pouvoir.

[4] Syndicat indépendant d’enseignants comptant près de 70 000 adhérents dans l’État de Oaxaca, connu pour sa combativité et ses assemblées souveraines.





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