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CQFD N°047


ALGÉRIEN, TRANSGENRE ET SANS-PAPIERS :

UNE FOLLE CHEZ LES DINGUES DE LA PRÉF’

Mis à jour le :15 juillet 2007. Auteur : François Maliet.

Vanessa est devenue femme en France. En Algérie, son pays natal, elle était il. Au début, médecins et préfecture n’ont pas trop renâclé à lui laisser vivre sa vie de transsexuelle en paix. Mais depuis qu’un petit caïd à la testostérone mal placée les a sommés de faire du chiffre, voilà qu’ils s’entêtent à vouloir la renvoyer au bled, où l’attend un avenir bien sombre.

BIEN JOLI D’ACCÉDER AU TRÔNE en promettant d’endiguer l’immigration clandestine, encore faut-il mettre dehors les 25 000 sans-papiers qu’on a juré de faire dégager en 2007. Un challenge de taille quand on sait que, l’année précédente, le quart des reconduits étaient roumains et bulgares. Devenus depuis citoyens de l’Union, ils ne sont plus expulsables… Pour tenir ses promesses chiffrées,le gouvernement Fillon est prêt à tout, comme faire des papillotes avec la loi de 1997 interdisant l’expulsion d’étrangers malades ne pouvant avoir accès aux soins dans leur pays d’origine. Le remède décomplexé est simple : malade ou pas, c’est la porte (lire l’article FAUT PAS SE SOIGNER ICI, MONSIEUR… paru dans le même numéro »). Ce traitement radical fut expérimenté à l’époque où Nicolas Sarkozy était taulier de la maison Poulaga, quand ses sous-fifres tentaient déjà de substituer des billets retour aux ordonnances des toubibs. « Vous me voyez en Algérie ? » interroge Vanessa [1] en désignant d’un signe de tête son image dans le miroir. Elle est grande, porte les cheveux longs agrémentés de mèches blondes et arbore une poitrine insolente. Née homme en Algérie, Vanessa a fait le choix de se faire appeler madame ici, en France. La disjonction entre son sexe biologique et son sexe psychique, nommée « syndrome de Benjamin » dans les livres, est apparue à son adolescence. Une situation des plus délicates alors qu’il lui était déjà impossible de révéler son homosexualité. « Je ne pouvais pas présenter mon petit ami à ma famille, je disais “c’est un copain”, et c’est tout ! » explique-t-elle à CQFD. Quant à annoncer qu’elle préférerait être une femme… « Ma famille ne m’accepterait pas telle que je suis, poursuit Vanessa. S’ils l’apprennent, ils me tuent !  » Ses parents sont décédés récemment, ses soeurs sont toutes à la colle, et pas sûr que leurs maris apprécient de s’attabler avec leur beauf en minijupe…

Ce trouble de l’identité sexuelle ne se « soigne » pas, il faut juste chercher, comme tout un chacun, à être au mieux dans sa tête et dans son corps. En Algérie comme en France, les transgenres ne sont pas des mieux acceptés. Cependant, de ce côté de la Méditerranée, elles ont accès à des médicaments féminisants, tel l’Androcur, qui permettent d’harmoniser enveloppe corporelle et boyaux de la tête en réduisant la pilosité et développant les seins. « Et c’est pour ça que je veux vivre ici ! », s’enthousiasme Vanessa. Arrivée en France en 1999, elle déposa une demande d’asile territorial avant de débuter un traitement à base d’hormones féminisantes ainsi qu’un suivi psychologique régulier. Sa demande d’asile étant rejetée, elle quémanda une admission au séjour en qualité d’étranger malade. « Le traitement est un soulagement, il libère la femme qui est en toi. Quand on le prend, on se sent belle, on est bien…  », précise-t- elle de sa voix perchée. Convaincu par l’argument, le toubib-chef de la santé publique donna un premier avis favorable en décembre 2002, dotant ainsi Vanessa d’un certificat de résident algérien d’un an, reconduit en janvier 2003. « Quand j’avais des papiers, c’était bien, j’avais un vrai job, je travaillais dans une pizzeria, se souvient-elle. Mais quand ils te les enlèvent, tu deviens comme handicapée. »

L’accident se produisit en décembre 2003 : à la troisième demande de renouvellement, le médecin estima cette fois-ci qu’il n’existait plus de raison valable pour rester en France. Sans sourciller, la préfecture suivit l’avis du toubib : « Votre état de santé ne justifie plus votre admission au séjour, dans la mesure où vous pouvez effectivement bénéficier d’un traitement approprié dans votre pays d’origine.  » Autrement dit : il existe des pharmacies en Algérie, merci-salut. Une décision lourde de conséquences que Vanessa subit encore aujourd’hui : « Quand j’ai appris qu’ils ne renouvelaient pas mes papiers, j’étais choquée, dégoûtée, déprimée…, dit-elle en extirpant une boîte de Prozac de son sac à main. En plus, c’est vrai que le traitement existe en Algérie, mais on ne le vend pas aux hommes…  » Un argument recevable à la lumière du code pénal algérien qui condamne les relations homosexuelles entre adultes consentants, les contrevenants étant passibles d’une peine de deux ans de prison… « Et si on arrête les hormones, poursuit-elle, on a comme un manque, on est comme une fleur qui fane. » Joliment dit pour un voyage-retour qui pourrait s’apparenter à un concentré d’herbicide… Elle refusa donc de mettre les bouts et tenta de faire suspendre la décision de la préfecture en référé. Peine perdue : le juge rejeta sa requête en s’appuyant sur un courrier laconique de la société Schering SA assurant que ses hormones féminisantes sont bien commercialisées en Algérie. Ce qui ne prouve en rien que les transgenres y ont accès…

Au revoir les papiers, rebonjour la galère : elle perdit son boulot et gagna un retour aux asperges au bois de Boulogne pour gagner sa croûte. Avec en cadeau bonus la trouille de se faire alpaguer par une engeance qu’elle ne porte pas dans son coeur : « Les flics, ils font chanter les clients, ils les obligent à témoigner, à dire qu’on les a racolés. Puis ils se moquent de nous, ils rigolent… Et au lieu de faire chier les dealers, ils nous cherchent, c’est plus facile. Nous, on nous fait ça, on tombe. On a pris des hormones, on est comme des femmes, on est fragile », minaude-telle. Bingo ! En juin 2006, Vanessa se fit cueillir comme une fragile rose des sables, écopa d’un arrêté de reconduite à la frontière et échoua en centre de rétention… Elle y fit la connaissance du célébrisime maître Emmanuel Nicolino, qui est par ailleurs l’avocat de CQFD. Sans coup férir, cette bête de prétoires sort du bain votre mensuel toutes les fois que des peines-à-réfléchir soi-disant diffamés le traînent en justice. Avec son soutien, Vanessa évita l’expulsion, fut libérée et tenta de faire annuler son arrêté de reconduite auprès du tribunal administratif. Au sortir d’une âpre bataille, le juge reçut sa requête, arguant entre autres que le préfet de police « n’établit pas que le traitement dont bénéficie [Vanessa] pourrait être effectivement poursuivi dans son pays d’origine.  » Ne pouvant tolérer un tel camoufelt, la préf’ fit appel, soutenant mordicus qu’un Algérien peut troquer sa djellaba contre un Wonderbra sans anicroche. Pour étayer sa thèse, elle fournit sans vergogne un document concernant une affaire similaire, rédigé par un médecin de la santé publique. Il y est signalé que le transgenre dont il est question pourrait poursuivre son traitement en Algérie car « un certificat des laboratoires Schering prouve la commercialisation de traitements hormonaux qui peuvent être utilisés, de manière détournée, pour traiter un transsexuel ». Pardon ? « Mais que signifie “de manière détournée” ?, s’énerve l’ami Nicolino. Qu’il peut se fournir sur le marché noir, au risque de s’injecter de la pisse d’âne ? En corrompant un membre du corps médical ? En se rendant coupable de faux et usage de faux ? Ce document fourni par la préfecture est quasi incitatif à la fraude !  » Dans cette affaire, mauvaise foi et cynisme se marient allégrement devant l’autel de la politique migratoire du gouvernement.

Énervé par l’acharnement policier, et pour claquer le bec à la bleusaille, Nicolino dégota un toubib algérien membre du conseil de l’ordre des médecins de Tizi-Ouzou. Ce dernier témoigna par écrit que « ce genre de pratique, à savoir les hormones féminisantes, n’existe pas chez nous en Algérie ; une telle thérapie ne fait pas partie de notre nomenclature nationale quand bien même ces hormones peuvent exister sur le marché algérien. Mais leur pratique est réservée à un domaine médical bien précis.  » C’est-à-dire au traitement de femmes souffrant d’hyperpilosité. Cette fois encore, le juge donna raison à Vanessa et à son obstiné de bavard. « Je ne comprends pas l’acharnement de la préfecture, confie Emmanuel Nicolino à CQFD. Elle ne renouvelle pas le certificat de résident, donc elle fabrique un sans-papiers, un délinquant qui se retrouve sans travail. Et elle s’évertue à tenter de l’expulser ! » Il poursuit : « Tout cela est conduit avec un cynisme affiché, une sorte de barbarie molle, comme cet avocat qui a plaidé pour le maintien en rétention de Vanessa. Il s’est battu comme s’il réclamait un coeur pour son fils. Et quand il est sorti de l’audience, il a lâché : “Ils sont fous à la préf’ de vouloir l’envoyer au bled, s’il y met un pied, il est mort !” Il sait, il dit qu’il sait, et il plaide comme un dératé !  » Vanessa a fait casser par deux fois l’arrêté de reconduite à la frontière, le juge considérant le non-renouvellement de son certificat de résident illégal. Mais cela ne fait que repousser l’échéance puisque ce refus de renouvellement est toujours valable ! Elle tente bien de faire annuler désespérément cette décision devant le tribunal administratif de Paris mais, trois ans et demi après les faits, la date de l’audience n’est pas encore fixée. En attendant, les emmerdements continuent de pleuvoir : en février dernier, elle s’est fait à nouveau serrer pour racolage. C’est reparti pour un tour de barbarie molle…

Article publié dans CQFD n° 47, juillet 2007.


[1] Le prénom d’usage a été changé.





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