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CQFD N°047


ÉTRANGER PAS MALADE LE DEVIENDRA

CLANDO EN VRAC

Mis à jour le :15 juillet 2007. Auteur : Fred Décosse.

Attention, des nuées d’étrangers malades tenteraient d’entrer en France pour s’y faire soigner à l’oeil ! Ahmed, lui, est arrivé en parfaite santé pour se faire essorer dans l’agriculture intensive. Il en revient cassé en deux et mal soigné…

AHMED A TRAVAILLÉ QUATORZE ANS chez un gros arboriculteur de la Crau, dans les Bouches-du-Rhône. Quatre ans sans papiers d’abord, puis sous contrat de l’Office des migrations internationales (OMI). Ils sont soixante-dix Marocains à venir faire la « saison » sur l’exploitation, jusqu’à huit mois par an. Ahmed faisait la récolte, la taille, l’éclaircissage, le traitement… Ouvrier polyvalent et qualifié, il touchait le SMIC. Aujourd’hui, à cinquante ans, il est à nouveau dans une situation administrative intenable. Tous les trois mois, il espère le renouvellement de son autorisation provisoire de séjour qui est non assortie d’un droit au travail. De toute façon, il ne pourrait sans doute plus retourner aux champs. En 2002, alors qu’il taille un pêcher en équilibre sur une échelle branlante, il chute lourdement sur le dos. Quatre ans plus tôt, il avait déjà eu un accident que son patron avait refusé de déclarer. « Il menaçait de ne pas renouveler mon contrat l’année d’après  », précise-t-il. Cette fois, Ahmed tient bon et malgré la pression du patron et des contremaîtres, il est emmené à l’hôpital où il reste une semaine en observation. Dos au mur, l’exploitant finit par remplir le formulaire d’accident de travail. Mais le délai légal de quarante-huit heures est passé depuis belle lurette. Pour Ahmed, les galères commencent…

Il doit se retourner contre la Mutualité sociale agricole (MSA) pour obtenir la prise en charge de son accident. La procédure est longue. Il faut dire que la caisse est gérée, de façon très paritaire, par la FNSEA ! En attendant que l’on daigne reconnaître son accident, Ahmed se soigne tant bien que mal. Il est sans papiers depuis la fin de son contrat, sans travail, sans ressources. Il a dû quitter son logement, un lit dans une baraque en bois et ferraille surpeuplée, pour laquelle son patron lui retenait deux cents euros chaque mois sur son salaire. Situation idéale pour se remettre les vertèbres en place… En janvier 2004, la MSA est condamnée pour défaut de prise en charge. Ahmed perçoit enfin ses indemnités journalières, du moins jusqu’à la date de sa consolidation en novembre 2003 : « Monsieur, vous n’êtes pas guéri, mais votre état n’évoluera plus  », lui affirme sa mutuelle. Le spécialiste qui le suit envisageant une opération, Ahmed s’obstine et conteste la décision. Son médecin traitant établit un certificat de rechute d’accident de travail, que la MSA refuse une nouvelle fois de prendre en charge. Définitivement.

Aujourd’hui, Ahmed est amer et fatigué. L’accident, l’usure du corps liée au port de charges lourdes, aux postures de travail contraignantes, aux cadences… Il souffre de lombalgies-sciatalgies chroniques, liées à l’état de ses disques. Il envisage de faire une demande de reconnaissance en maladie professionnelle : « Trouble musculo-squelettique du rachis ». La maladie n’est reconnue que depuis 1999 et la MSA ne couvre qu’environ trois cents cas par an. Ils sont pourtant nombreux les saisonniers agricoles marocains, encore en activité ou à la retraite, à s’être esquinté le dos pour ramasser nos fruits et légumes. Mais très peu bénéficient de cette procédure de reconnaissance. Quelle économie pour la MSA et pour les patrons de l’agro-business, qui utilisent cette main-d’oeuvre corvéable à merci, d’autant meilleur marché qu’ils n’ont même pas à se soucier de l’entretien de sa force de travail ! L’armée de réserve attend dans les douars marocains et autres villages est-européens. Il s’agit bien là d’une politique cynique « d’invisibilisation » et de non-réparation des atteintes à la santé que produit l’agriculture intensive. Perdre sa vie à la gagner : c’est littéralement le destin de bon nombre des soutiers de nos économies développées. En bout de chaîne, tout en bas des cascades de sous-traitance dans le bâtiment, la chimie, la construction navale, le nettoyage industriel, ce sont souvent des immigrés en situation précaire que l’on expose à l’amiante, au benzène, aux hydrocarbures polycycliques aromatiques, aux éthers de glycol… Et qui retournent au pays avec un crabe en passager clandestin.

Ahmed, lui, est resté en France pour défendre ses droits. Soutenu par le Collectif de défense des travailleurs agricoles saisonniers (CODETRAS), il pourrait être régularisé prochainement. Devant le tribunal administratif de Marseille, le 29 juin dernier, le commissaire du gouvernement se prononçait pour l’octroi d’un titre de séjour. Si le jugement est rendu en ce sens, ce sera la deuxième fois, après le cas Baloua (cf. CQFD n°42), que la justice reconnaît que les contrats OMI ne sont qu’un tour de passe-passe juridique par lequel l’administration et les employeurs transforment un ouvrier agricole permanent en saisonnier à perpétuité. Après ça, Ahmed pourra peut-être se faire soigner correctement.

Article publié dans CQFD n° 47, juillet 2007.

À lire également, les articles UNE FOLLE CHEZ LES DINGUES DE LA PRÉF’ et CLANDO EN VRAC parus dans le même numéro.






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