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CQFD N°010



Tôles et ferrailles pour les roms de Bosnie

Mis à jour le :15 mars 2004. Auteur : Marie Nennès.

En Bosnie comme dans le reste de l’Europe, les Roms ne sont pas seulement au bas de l’échelle sociale : ils sont en dessous. Pas de logements, pas de couverture sociale, pas de travail. Et c’est encore pire depuis la fin de la guerre. Reportage dans les terrains vagues.

Le quartier serbe de Vracé, sur les hauteurs de Sarajevo, fait grise mine sous la neige qui tombe à gros flocons. Beaucoup de maisons sont à moitiés détruites et abandonnées. À la fin de la guerre, en 1995, leurs propriétaires, craignant les représailles, sont partis vivre en Republika Srpska, [1] à quelques kilomètres de là. C’est dans une de ces maisons, sommairement retapée, que vit Munira Beganovic avec une partie de ses enfants et petits-enfants. Munira est rom. Née à Sarajevo, réfugiée en Allemagne pendant la guerre, elle vit ici depuis son retour en Bosnie-Herzégovine, faute de mieux, puisqu’elle a tout perdu de sa vie d’avant. Quand elle s’est installée ici, on lui a assuré que le propriétaire ne reviendrait jamais. Mais il est revenu et a exigé un loyer, puis son départ. En mars, Munira devra partir, sans savoir où aller : « En Allemagne, ils m’ont dit : “vous devez rentrer dans votre pays, votre gouvernement va s’occuper de vous maintenant”. J’ai frappé à toutes les portes, à la mairie et ailleurs, je leur ai même dit que je viendrais camper avec mes enfants devant chez eux et ils m’ont répondu que je pouvais bien faire ce que je voulais, que de toute façon ils n’avaient rien pour moi ». Malade, Munira n’a pas de travail, pas de couverture sociale. Les fils aînés cherchent et revendent un peu de ferraille, à peine de quoi survivre. Leur situation n’a rien d’exceptionnel, c’est celle de tous les Roms de Bosnie. Avec environ 85 000 personnes, les Roms sont de loin la minorité la plus importante de ce petit pays. Ici comme ailleurs en Europe, ces éternels parias, totalement oubliés par les accords de Dayton, [2] concentrent sur eux toutes les discriminations. « La discrimination existait avant la guerre et depuis des siècles, mais c’est encore pire aujourd’hui », explique Dervo Sejdic, chargé de mission pour les Roms à l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) et Rom lui-même. « 75 % des familles roms sont sans logement, 85 % des adultes en âge de travailler sont au chômage et à peine 12 % des enfants sont scolarisés, contre 37 % avant la guerre. Les statistiques parlent toutes seules ». La communauté internationale « s’émeut » de temps à autre auprès du gouvernement bosniaque. Lequel donne alors le change en prenant quelques mesures à effets cosmétiques.

Plus grave, l’aide matérielle prévue par la communauté internationale pour l’aide au retour des minorités (roms et autres) a été détournée par les représentants des trois communautés « constitutionnelles » (Serbes, Croates et musulmans) dans les régions où celles-ci étaient elles-mêmes minoritaires. 2 à 3 % à peine de cette aide est parvenue jusqu’aux Roms, qui continuent de vivre dans des tentes ou des cabanes de planches et de tôles. Le terrain vague de Butmir, près de l’hippodrome de Sarajevo, est particulièrement sordide : une trentaine de familles vivent ici dans la boue, au milieu des carcasses de voitures et de la ferraille qu’elles ramassent, avec un seul point d’eau pour tout le campement. Jusuf Sejdic passerait presque pour un privilégié. Ses enfants sont scolarisés et il habite dans un logement tout neuf du quartier de Gorica, où l’ONG World Vision a construit quinze maisons pour trente familles. C’est peu, quand on sait que Gorica était l’un des quartiers historiques des Roms de Sarajevo. Beaucoup ont fui à l’étranger pendant la guerre, très peu sont revenus. Jusuf, lui, est resté, mais a perdu son travail : « J’ai travaillé dans les services municipaux pendant des années. Mais j’ai cinquante ans et plus personne ne veut m’employer. Je n’ai aucun revenu, aucune aide d’aucune sorte, je suis devenu un problème social. » Il n’est pas le seul. Dans les entreprises et administrations publiques, les Roms se comptent sur les doigts d’une seule main. Le clientélisme politique leur interdit tout accès à l’emploi public dans un pays au chômage record (40 % selon les chiffres officiels, 60 % selon certaines ONG), et ce n’est pas mieux dans le privé. Or qui dit chômage dit absence de couverture sociale. Ceux qui sont inscrits au bureau de l’emploi, l’équivalent de notre ANPE, peuvent certes prétendre à une couverture minimum mais, pour cela, ils doivent prouver qu’ils ont un bail ou un titre de propriété de logement fixe, en dur. Il n’y a pas d’issue à ce cercle vicieux. Sans représentants politiques, majoritairement illettrés, les Roms de Bosnie s’organisent peu à peu en associations pour défendre leur langue, leur culture, expliquer à leurs enfants qu’il n’y a pas de honte à être rom. Qu’ils ne sont pas condamnés à se faire traiter de mendiants, de voleurs, de feignants, ni chez eux ni en exil. Qu’ils ont droit à la même éducation et aux mêmes chances. Mais leur voix est bien faible dans le brouhaha nationaliste qui déchire la Bosnie.

Marie Nennès

Publié dans CQFD n°10, mars 2004.


[1] La Bosnie-Herzégovine est constituée de deux entités qui entérinent la séparation ethnique issue de la guerre : la Republika Srpska, peuplée majoritairement de Serbes, et la Fédération croato-musulmane. Le pouvoir exécutif est assuré par une présidence collégiale tournante de trois membres : un Serbe, un Croate, un musulman. Le pouvoir est aux mains des partis nationalistes.

[2] Compromis boiteux signé entre les belligérants en décembre 1995, les accords de Dayton reconnaissent trois peuples constitutionnels en Bosnie-Herzégovine : les Serbes, les Croates et les Musulmans. L’existence de minorités est mentionnée en termes flous et il a fallu attendre avril 2003 pour que soit votée une loi sur la protection des Roms.





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