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CQFD N°047


MA CABANE PAS EN GUYANA

BAKRA KAMPOE !

Mis à jour le :15 juillet 2007. Auteur : Cheru Corisco.

Guyane, un des derniers confettis de l’empire colonial. Dans un coin de cambrousse, des Noirs marrons, - descendants d’esclaves évadés - et quelques blancs-becs habitent sans droit ni titre dans des cases créoles, sur un terrain non-constructible.

Sur la piste Paul-Isnard, à Saint-Laurent-du-Maroni, existe une ancienne concession de bagnards où l’on pressait le jus de canne à sucre. Elle passa au titre de concession agricole, entre les mains de Pierrot, un vieux créole martiniquais. Ce grigou avait jugé plus rentable d’y construire quelques cases en bois à louer plutôt que de cultiver la terre. Les conditions pour s’installer sur son terrain étaient assez souples : pour certains, il suffisait de défricher une parcelle et d’y construire sa case pour s’assurer de la gratuité du loyer. Il fallait juste être disponible pour l’entretien du site. Seuls ceux qui gagnaient de l’argent s’acquittaient d’un loyer, toujours négociable.

La plupart des habitants sont des saramaka et des ndjuka (Noirs marrons originaires du Surinam), qui vivent traditionnellement dans des hameaux forestiers appelés kampoe (prononcer « campou »). Entre les cases poussent divers fruitiers ; arbre à pain, papayer, bananier, avocatier, pomme-rosa, cocotier, palmiers wassaï, awara et maripa, dont les fruits appartenaient à Pierrot. Il y a aussi des fleurs en abondance, hibiscus, bougainvillier, orgueil de Chine et autres joliesses équatoriales. On y élevait des canards et des dizaines de poules picorent en liberté, nous protégeant, diton, des serpents.

Un des premiers Blancs à s’être installés ici, il y a une vingtaine d’années, était un nommé Chris Wood. Navigateur anglais, un peu aventurier, arrivé sur le Maroni à bord d’une goélette en bout de course. Forcé de poser son sac, cet amoureux de la forêt avait créé un journal, Le Pou d’agouti, qui dénonçait l’orpaillage et autres profanations de la jungle amazonienne. Le brûlot n’a pas survécu au décès de son fondateur, survenu tragiquement au sein du kampoe, mais son influence connaît encore une résonance dans l’activisme d’écolos radicaux.

D’autres Blancs sont venus vivre dans la concession de Pierrot. Introduits par le biais des amitiés, favorisés par l’humilité de leur style de vie et leur goût pour la convivialité. Un tel regroupement de « blancs-becs » - nous sommes aujourd’hui huit sur vingt-huit - en plein quartier noir-marron, nous a valu le surnom de Bakra kampoe : le kampoe des Blancs, ainsi qu’une substantielle augmentation des loyers.

Pierrot, le patriarche, contrôlait tout du haut de sa petite colline avec Gé, un Saramaka unijambiste qui partageait sa case depuis des lustres. Gé avait un chien noir et blanc avec une patte en moins que l’on appelait « patte folle ». Chaussette, le plus vieux chat du quartier, est également noir et blanc… Il y a deux ans, Pierrot nous a quittés. Le tafia et la goutte ont eu raison de ce vieil homme osseux. Peu de temps après, les canards ont aussi disparu. Seule rescapée, une jolie cane noire et blanche, que nous avons baptisée Barnabé.

La concession du 36 de la piste a été rétrocédée à l’État. Au regard de la loi, les habitants de ce kampoe noir et blanc sont considérés comme des squatters. En faveur de la viabilisation de la piste et du changement du plan d’occupation des sols consécutif, les terrains vont devenir constructibles, donc vendables. Qu’adviendra-t-il de leurs habitants ? [1] En attendant les bulldozers, nous nous sommes constitués en association pour défendre des droits dont nous ne sommes pas certains qu’ils soient considérés. La goélette de Chris Wood est devenue un restaurant chic et cher, tandis qu’au coeur du kampoe subsiste encore un morceau du pressoir du vieux bagnard relégué.

Article publié dans CQFD n° 47, juillet 2007.


[1] En 2004, des expulsions abusives de « bidonvilles » à Cayenne ont causé de véritables drames familiaux et au moins un suicide.





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