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CQFD N°047



VRAIS-FAUX INTERMITTENTS

Mis à jour le :15 juillet 2007. Auteur : Christophe Goby, Iffik Le Guen.


Manifs de droite…

Une carthasis ? Une inversion renversante pour ne pas sombrer dans l’amer ? Retour sur la vague bleu-dérision qui a déferlé sur la France au mois de juin.

CE SONT LES INTERMITTENTS, les intermiteux, ces interminables plaignants qui avaient rejoué à leur manière en 2003 à Paris ce qui s’apparente aux manifs de Jérôme Savary en faveur du travail dans les années 70. On pouvait y voir des filles de bonne famille, la lunette épaisse et le cheveu collé, entortillées dans des jupes longues mais étroites, des bonnes soeurs à cornettes multiples, des types en costard et attachés-caisses, criant - mais pas trop fort : « Cac 40, Cac 40, Ouaih ! » Ces manifestants perpétuent la culture populaire, celle du carnaval et du charivari, usant du masque autant que de l’arme du rire. La manif de droite, outre son côté fantastiquement comique, renverse et culbute le passant ordinaire, sommé de « respecter les passages cloutés  ». Celui-ci est pris en défaut devant la mise en spectacle d’un programme politique qu’il a sans doute voté. Une manif de droite, ça n’existe pas ou presque ; à part celle du 30 juin 1968 emmenée par le ministre de la Culture Malraux, celle pour l’école libre en 1984 et celle anti grèves lors de la réforme des retraites en juin 2003 [1]. Du coup, ces manifs de droite se moquent aussi des manifs de gauche, en détournant la systématisation du slogan répétitif et souvent absurde.

Des manifs de ce type ont eu lieu aux quatre coins du pays, de Paris à Marseille en passant par Caen, Brest ou Toulouse. À Clermont, c’est Jacky, meneur de jeu, qui m’explique : « C’est parti sur Internet, on était deux groupes à vouloir faire la même chose et on s’est retrouvés à cent, tout étonnés. » Il note que les femmes étaient les plus nombreuses et les mieux attifées. La réaction des gens est à la hauteur du gag. « Des jeunes nous insultaient : Sarko facho. Des commerçants nous regardaient avec l’air mauvais. Mais le plus difficile fut de garder son sérieux », conclut-il. Il faut avoir entendu le répondeur de « Là-bas si j’y suis », sur France Inter, pour se rendre compte de l’effet produit. Tout le monde n’a pas pigé le second degré. Ces manifs s’adressent à la conscience et à l’intelligence. Imaginez quelqu’un revendiquant : « Afrique, paye ta dette ! ». On est dans la logique du FMI et de la Banque mondiale ! Pourtant, l’âme du promeneur insouciant qui vient de voter pour son épargne de droite ou son pouvoir d’achat de gauche le trouve choquant. Ça se fait mais ça ne se dit pas ! Et ça se revendique encore moins !

Christophe Goby



…réunion de gauche

À Marseille, faisant le constat de son incapacité à joindre durablement l’outil à l’agréable, le collectif organisateur enterre la manif de droite. Définitivement ?

LA PLUPART DES PARTICIPANT(E)S à cette réunion post-manif de droite sont des militants de gauche plutôt endurcis, mais profondément désespérés par la victoire démocratique du naboléon de Neuilly. Du coup, il fallait répondre à cette immense envie de défouloir par une forme de mobilisation alternative, qui permettrait d’occuper le haut du pavé tout en limitant le risque de passer pour des mauvais perdants ou, pis encore, des mauvais citoyens. Certains avouent même avoir assouvi un vieux fantasme en défilant au son de « les hommes devant, les femmes derrière », « la Corniche pour les riches » ou « nous sommes fiers des violences policières ». Cependant, l’édition vannetaise avec ses quatre interpellations pour « incitation à la haine raciale » a montré justement les limites du second degré lorsqu’il rencontre des « flics républicains » prétendument choqués par un « faites des enfants, oui, mais des blancs ».

Ne reste-t-il plus alors qu’à remiser la manif de droite au placard des bonnes idées pour mieux se concentrer sur la rentrée sociale, qui devrait être, personne n’en doute, incandescente ? On se promet quand même d’essayer de redynamiser les sempiternels cortèges syndicaux, où la question essentielle sera, de toute façon, qui imposera sa banderole en tête et qui aura la plus grosse sono. Ce jugement sans appel vient confirmer les propos eux aussi sans appel de l’éditeur français des Yes Men, auteurs de retentissants canulars médiatiques outre-atlantique : « On a un militantisme un peu sérieux. La LCR ou Attac, c’est pas des rigolos. Du coup, les Yes Men se sont rapprochés de Karl Zéro, mais ils ont un peu de mal à le cerner. J’ai dû leur expliquer le concept d’anar de droite. » Si on comprend leurs réticences, c’est bien du côté du collectif Jalons que l’on a pu voir dans les années 80 quelques-uns des plus beaux détournements de la pensée de droite (Le Loup-garou Magazine, entre autres).

En sortant un peu de l’étroitesse hexagonale, on trouve de nombreuses tentatives pour dépasser la manif plan-plan en bricolant occupation festive de l’espace public, dérision contre les puissants et action directe. Qu’il s’agisse des collectifs autour de Reclaim the streets en Angleterre, San Precario en Italie, Yomango en Espagne, dont certains se sont fédérés dans l’organisation de l’Euromayday, se retrouve la même volonté de se confronter à l’illégalité avec des actions d’expropriation et de ridiculiser les déploiements de gros contingents policiers avec autant de sarabandes carnavalesques. Pour bien marquer sa différence avec l’ennui profond que génère le militantisme traditionnel, la banderole de tête d’un de ces happenings affichait clairement : « This is not a protest. » Faut-il en conclure que dans des contrées où le moindre trouble à l’ordre public est sévèrement réprimé et médiatiquement délégitimé, la dérision devra un jour se substituer à la revendication ? Les émeutiers repeindront- ils les paniers à salade en rose plutôt que les caillasser ? Jeter des confettis à la tête des CRS plutôt que des pavés ? Ça s’discute…

Iffik Leguen

Article publié dans CQFD n° 47, juillet 2007.


[1] Voir le petit film sur cette « vraie » manif de droite : www.sur-le-champ.org/manif.htm





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