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CQFD N°048


NOUVELLE CUISINE

FARCE ÉLECTORALE À LA MAROCAINE

Mis à jour le :15 septembre 2007. Auteur : Karelle Ménine.

Dans les bidonvilles de Casablanca, la démocratie selon M6 (Mohamed VI) a à peu près la même efficacité que « Les Feux de l’amour » pour soulager la misère du monde. Freiné dans les urnes, l’islamisme politique, ne sera pas le prochain épisode parlementaire imposé par le Palais.

UNE VILLE MYTHIQUE depuis que Humphrey Bogart et Ingrid Bergman en ont immortalisé le nom. Une ville, un port. Un amoncellement de douars autour d’un centre capitaliste moderne. Des Twin Centers aux bureaux à moitié vides. Des petites villas espagnoles et italiennes détruites au profit d’une spéculation immobilière boulimique. Le brouhaha incessant d’une circulation désordonnée. Voici Casablanca, un des plus grands ports d’Afrique, 87 000 hectares pour six millions d’habitants. En arabe, elle se nomme « Dar-el-Beida », la maison blanche. Une ville dont les résidents disent fièrement qu’elle représente tout le pays.

Dans une ruelle, des gamins sommeillent contre un mur. Serrés dans leurs mains, des chiffons sales imbibés d’essence, qu’ils sniffent, hagards. Au crépuscule, leurs silhouettes malingres s’écroulent sur le bord d’un trottoir. Ils tombent sans bruit. « Depuis cinq ans, la situation se durcit et nous avons de plus en plus de filles, des petites bonnes notamment, chassées…  » Mounia [1], éducatrice de rue, interrompt sa phrase. Ils viennent d’arriver, prévenus par une femme en hijab, pour enquêter sur notre présence. Ils font déguerpir les gosses et interrogent. Quelles autorisations ? Quelles questions ? Pourquoi ? Pour qui ? Ils sont deux et portent des casquettes. Ils veillent. Moins violents qu’au temps de Hassan II, ils filent néanmoins toute personne qui se montre trop curieuse. Ce sont des frôlements, des apparitions passagères. Lorsqu’elle les aperçoit, Mounia dit, blasée : « Les RG, il y en a jusque dans les palmiers.  » Ce vendredi 7 septembre, au moment même où le peuple était appelé à voter pour élire les 325 représentants de la chambre basse du Parlement, Ahmed Benchemsi était au tribunal, attendant sa sentence et risquant jusqu’à cinq ans de prison pour « atteinte au roi ». Il est le directeur de publication du magazine francophone Tel Quel. En juillet dernier, un tribunal avait déjà condamné à la prison Mustapha Hormatallah, directeur du titre arabophone Nichane, pour avoir eu en main des documents touchant à la sûreté de l’État. Mohammed VI avait promis qu’aucun journaliste ne serait emprisonné durant son règne. « Ils se permettent juste quelques écarts à la règle  », ironise Karim Boukhari, rédacteur en chef de Tel Quel. « Les lignes rouges à ne pas dépasser [Dieu, la Patrie, le Roi] sont à négocier avec la monarchie… On ne sait jamais quand on va trop loin, on ne le sait que trop tard.  » Cette fois le noeud coulant au cou de la liberté d’expression s’est nettement resserré. Que cela survienne en période électorale n’est pas un hasard.

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L.L. de Mars

Pour la bonne conduite de ces élections, l’Administration nationale des circonscriptions électorales du ministère de l’Intérieur a sélectionné des électeurs chargés d’assurer la surveillance des bureaux de vote. Une farce. Des festins ont été organisés par la plupart des partis (il y en a trente-trois), en particulier dans les quartiers pauvres, et on y achète tranquillement des voix, entre cinquante et cent dirhams l’unité. Interrogé, un député de la Fédération démocratique du travail hausse des épaules : « Oui, cela se fait au vu et su de chacun, y compris des autorités.  » Le Marocain de la rue n’est pas dupe et le taux d’abstention s’envole. Mohammed Darif, universitaire et islamologue, parle sans détour d’élections sans enjeux : « La Constitution accorde tous les pouvoirs au roi. Le gouvernement se contente d’exécuter. Dans ces conditions, ces élections n’ont aucune valeur.  » Deux légitimités cohabitent : la légitimité politique (qui viendrait de la démocratie) et la légitimité d’efficacité (qui vient, elle, historiquement, du roi). Mohammed VI se trouve ainsi protégé, son peuple, respectueux, ne s’en prenant qu’aux politiciens. Dans le bidonville de Rahma, Yassan [2] balaie d’un geste les centaines de petites maisons aux toits de tôles qui l’entourent. Il désigne le puits, l’électricité bricolée, les monceaux d’ordure, la gadoue des dernières pluies, la route chaotique qui mène à Casablanca et ses lumières. « Nous souffrons. Ici, il n’y a pas d’infrastructures, nous manquons de tout. Je fais de la garniture auto [pour des marques européennes] payée soixante dirhams [six euros] par siège. On voudrait partir d’ici, mais on n’a pas d’argent. Les politiciens le savent et ils ne font rien. Ils ne viennent nous voir que pour les votes, ensuite ils nous ignorent. Nous sommes fiers d’être marocains, mais nous sommes les oubliés. Mohammed VI, lui, va nous aider. On lui a écrit, je suis certain qu’il va nous aider.  »

Ces élections législatives sont les huitièmes organisées dans le pays, et les deuxièmes depuis l’accession au trône de celui que la presse appelle « M6 ». En 2002, le PJD, parti islamiste modéré, a fait un gros score et arrivait en tête à Casablanca. Cette fois, du haut de sa deuxième place, il crie au scandale et nomme le gagnant Istiqlal (conservateur) : « le corrupteur ». Et l’abstention s’envole. Pour autant, la confiance accordée aux islamistes ne cesse de s’amplifier. Des attentats de djihadistes, qui tentent d’infiltrer les failles creusées par la pauvreté, l’analphabétisme, la corruption, ont déjà secoué Casablanca, mais ils ont profité aux partis islamistes légaux, qui se présentent comme des remparts contre l’extrémisme. Effrayée par un libéralisme qui ne lui profite pas, la population souhaite qu’on mette de l’ordre. La jeunesse, elle, a envie de fêtes et de liberté. Elle a envie de baisers et d’horizons. Elle a envie d’apaisement. En attendant, de quoi le rêve du Marocain pourrait-il être fait, si ce n’est d’un mensonge qui, chaque jour, lui mentirait seulement un peu moins ?

Article publié dans CQFD n° 48, septembre 2007.


[1] Le prénom a été modifié.

[2] Le prénom a été modifié.





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