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CQFD N°048



HOSPITALITÉ CH’TI

Mis à jour le :15 septembre 2007. Auteur : Kenopeh.

Alors que Daniel Canepa, préfet du Nord-Pas-de-Calais, déclarait : « L’équation a changé, c’est la rupture. Grève de la faim n’égale plus régularisation, grève de la faim égale reconduite à la frontière », Rémi et Kenopeh ont rencontré Mady, un des grévistes que le préfet veut renvoyer dans les limbes de leur Afrique natale. Histoire d’une ombre au tableau des statistiques gouvernementales.

« La ville de Lille vous souhaite la bienvenue et un agréable séjour. » L’affichage municipal scintille. Ce mercredi d’août, face aux grilles de la préfecture, aux drapeaux tricolores ondulant, la manifestation s’étoffe, place de la République, sur le parvis des Droits de l’Homme. Mady Hawa Touré ne possède aucun papier officiel pouvant témoigner de son identité. À Alger, avant le départ pour Marseille, il a jeté son acte de naissance et sa carte de collégien, sur le conseil du passeur qui, avant de l’embarquer, lui a soutiré près de trois cents euros en dinars algériens, soit plus d’un an d’économies à trimer sur le port. La méfiance règne : Mady ne parle qu’en présence d’Élodie. Élodie est éducatrice spécialisée, elle travaille à Roubaix dans le quartier des Trois-Ponts. Les soutiens des sans-papiers, dont elle fait partie, s’activent. Ils trouvent des hébergements, apportent l’eau, les couvertures, récoltent de l’argent, gèrent aussi certains soins médicaux. Sans leur présence, la santé des grévistes de la faim aurait empiré rapidement. Voici plus de soixante-dix jours qu’ils tiennent encore debout. Mady Hawa parle soussou, malinké et français. Jusqu’en septembre 2000, sa mère vendait sur le marché de Guékédougou les légumes que son père cultivait. Ils étaient cinq enfants.

Mady a apporté ses cahiers. Il aime écrire depuis qu’il était petit. Il a en main quatre stylos qu’il ne lâche pas. D’un cahier, il a recopié un texte qu’il nous confie : « La traversée de Touré Mady Hawa. » Il l’a écrit durant les six jours de rétention qu’il a subis au centre de Lesquin. Mady : « J’ai quitté le pays parce que je n’avais pas le choix de rester, je n’avais plus l’espoir de vivre en Guinée… J’ai décidé de quitter la Guinée mais pas pour aller en France. C’est au Mali que j’ai commencé de fixer mon idée pour la France. C’est pas par hasard que j’ai choisi la France, la France c’est un père pour moi, parce que c’est un pays qui a colonisé mon pays. Alors quand j’ai besoin de quelque chose, au lieu d’aller dans un autre pays qui n’a rien à voir avec la Guinée, je me suis dit quand je viendrai en France, peut-être je serai bien accueilli. Et là c’est des catastrophes qui se passent. Et moi qu’est-ce que j’ai pensé ? Tout Blanc qui vient en Guinée, tu as tout le temps la bienvenue, tu es accueilli les bras ouverts. Partout où tu passes, il y a les gens qui te courent derrière, on dirait que tu viens d’un autre monde, en fait…  » D’après un rapport de l’ONU paru en 2006, la Guinée est classée parmi les pays dont l’indice de développement humain (espérance de vie, éducation, revenu…) est le plus faible au monde.

Les évènements de septembre 2000, qui ont poussé Mady à fuir son pays, le dépassent. À l’époque, les gouvernements de Guinée, du Libéria et de la Sierra Leone (ces deux derniers en pleine guerre civile) s’accusent mutuellement d’abriter des groupes rebelles. Les frontières sont peu sûres et les incursions nombreuses et violentes. Guékédougou est une ville de Guinée forestière, proche du Libéria et de la Sierra Leone. Le chef du bureau local du HCR [1] est assassiné. Les agences d’aide quittent alors la région. La zone se retrouve sans aucune assistance internationale. Le 9 septembre 2000, le président Lansana Conté, dans un discours radiotélévisé, accuse les réfugiés de cacher des rebelles et appelle ses concitoyens à défendre leur pays contre l’invasion étrangère. Ce discours xénophobe ravive le conflit : les réfugiés sont traqués, battus, violés, raflés par la police, les soldats, les milices. En représailles, la Guinée essuie plusieurs offensives des forces armées libériennes et des rebelles sierra-léonais. Mady Hawa a seize ans quand sa famille est massacrée. Il fuit.

Voilà aujourd’hui sept ans qu’il erre. Il n’a pas de papiers d’identité, mais il a une histoire. Tous les réfugiés ont une histoire, jamais semblable, mais elle témoigne toujours de l’incidence directe des décisions politiques et économiques sur la vie des hommes. Les soutiens, eux, organisent une solidarité qui peut faire face à l’autorité. Ce lien social en action témoigne et résiste. La volonté des dirigeants de le casser par les moyens les plus fourbes - le mensonge, la division, la violence… - semble insatiable. « J’ai remarqué une chose en arrivant en France », raconte Mady. « La première chose que j’ai perdue, c’est ma dignité. Voilà, j’ai du mal à accepter, mais faut que j’accepte. » Ce qui se trame ici n’est pas circonscrit à la seule situation des réfugiés. La chosification des individus concerne tout le monde dans ce pays. En sillonnant Internet et les sites officiels, on tombe sur celui du ministère des Affaires étrangères, rubrique France Diplomatie/cellule de veille. Au chapitre Guinée, les conseils aux voyageurs blancs sont explicites : « Dernière mise à jour : 13 juin 2007. Toujours valable au 1er septembre 2007 : […] après les violences du début du mois de mai, le calme prévaut à nouveau en Guinée… Il convient d’éviter toute ostentation provocante de richesse… Il est aussi recommandé de voyager en voiture vitres fermées et portes verrouillées… »

Article publié dans CQFD n° 48, septembre 2007.


[1] Haut Commissariat aux Réfugiés.





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