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CQFD N°048



PARIS-BAMAKO : PAROLES D’EXPULSÉS

Mis à jour le :15 septembre 2007. Auteur : Aminata Sangaré, Claude Ulhstein.

L’Occident a besoin de grands contingents de main-d’oeuvre étrangère, pour pallier une démographie en berne et abaisser le coût du travail. Ce sont les immigrés « choisis ». Mais le système est aussi friand de main-d’oeuvre clandestine. Des secteurs entiers de l’économie reposent sur l’usage hypocrite du salarié sans-papiers : le bâtiment, le gardiennage, le nettoyage, la restauration, l’agriculture… Ces « illégaux » sont d’autant plus malléables qu’ils vivent dans la crainte. Les rafles visent à perpétuer cette peur bien plus qu’à « nettoyer » le territoire d’une invasion barbare, mais aujourd’hui elles ont aussi une fonction idéologique et spectaculaire : fabriquer un consensus autour du rejet de l’Autre et souder la société derrière un projet politique radicalement antisocial. Ce racisme institutionnel, programmé pour « faire du chiffre » à tout prix, a un coût humain. Des expulsés, des témoins et des flics racontent.

Vingt et un juillet 2007, 21 heures, aéroport de Bamako-Senou, Mali. Voyageurs affairés, enfants geignards, touristes hébétés, petits contrebandiers et escrocs en tout genre. Dans cette ambiance de transit ordinaire, on note la présence insolite de policiers français en uniforme qui, à leur aise, vont et viennent devant l’aérogare. Un avion d’Air France se pose sur le tarmac. À l’extérieur, la foule des gens venus attendre parents et amis manifestent bruyamment leur joie et leur impatience. Si bruyamment qu’on pourrait ne pas voir le drame qui se joue à l’autre extrémité de l’aéroport, du côté de la salle d’embarquement. Une petite porte s’ouvre, laissant passer huit personnes - plus exactement six mastards satisfaits et deux hommes aux yeux hagards. Il s’agit de la fameuse livraison attendue en grande pompe par nos six policiers français. Ce sont les expulsés maliens du jour. Poignée de main fraternelle entre policiers tricolores en civil et douaniers maliens. Échanges de banalités, couplet sur le devoir accompli et l’ingratitude des Français qui ne comprennent rien aux intérêts supérieurs de la France. Les expulsés changent de mains. Formalités, signatures. On les libère enfin. Ou plutôt, on les lâche là, au milieu de l’aérogare, sans un sou, sans un mot. L’un des expulsés est attendu par un parent. L’autre, indécis, regarde la foule joyeuse. Un homme s’approche et l’aborde. C’est Mahamadou K., de l’Association Malienne des Expulsés [AME, voir ci-dessous]. Lui-même forcé au retour il y a quelques années, il se rend chaque jour à l’aéroport pour aider les expulsés. Il fournit un moyen de transport et un lieu d’hébergement temporaire, facilite les rapports avec la famille qui, souvent, comprend mal l’expulsion. Et surtout, il offre une écoute attentive, une lecture politique, déculpabilisante. L’expulsé peut parler. Il a été reconduit à la frontière à la suite de trente et un jours de rétention en centre administratif. Il a espéré jusqu’au dernier moment être remis en liberté, après les trente-deux jours « légaux » de rétention (soit deux jours de garde à vue et deux fois quinze jours de rétention). Chaque soir, c’est la même chose. « La veille, l’avion amenait deux expulsés. Et l’avant-veille, quatre  », raconte Mahamadou, qui tient les comptes des retours forcés et recueille les témoignages.

22 juillet 2007, midi, locaux de l’AME à Bamako, quartier de Korofina. Un petit bureau, quelques fauteuils et un ordinateur. Quatre expulsés conversent. « Le rythme des expulsions s’est intensifié depuis la campagne présidentielle, et il atteint actuellement des proportions sans précédent  », explique Mahamadou. La politique répressive de la France à l’égard des immigrés touche spécialement les plus pauvres, sans diplôme et souvent originaires des zones rurales. Mais aujourd’hui, elle s’étend aux migrants qualifiés, affectant les étudiants comme les intellectuels de bonne famille. La présence ici de Mariam O., étudiante de vingt-deux ans, en témoigne. Entrée légalement en France avec un visa d’un an en octobre 2005, Mariam poursuivait ses études en Master 2 dans une école privée de la région parisienne. Issue d’une famille aisée qui finançait ses études, elle n’avait jamais imaginé se retrouver sans papiers. Il lui manquait huit mois pour terminer ses études. Convoquée en septembre pour le renouvellement de son titre de séjour, on lui remet une invitation à quitter le territoire (IQTF), au motif que son école est hors contrat -subtilité qu’elle ignorait. Après trois recours infructueux, le vendredi 6 juillet 2007, elle décide de se rendre à la préfecture de l’Essonne pour régler sa situation. Elle y est interpellée, placée en garde à vue et expulsée sans autre forme de procès. Son père, qui a lui-même étudié en France, n’en revient pas : « Je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre.  »

Demba T., également expulsé en juillet, hoche pensivement la tête. Issu d’une famille de cultivateurs de la région de Kayes, terre d’émigration, Demba a résidé clandestinement quatorze ans en France. Atteint de tuberculose, il était suivi par les services médicaux. Dans l’espoir d’obtenir un titre de séjour médical, il se rend à la préfecture de l’Essonne. Interpellé et placé trois heures en garde à vue, « scotché », pieds et mains liés avec du ruban adhésif, puis transféré à Roissy, il y attendra dix-huit heures ainsi entravé, avant d’être embarqué dans l’avion qui l’amènera à Bamako. « Ici, je n’ai rien, même pas de quoi me payer un café. Et puis, il n’y a pas de médicaments.  » Samba S., vingt-six ans, suit la conversation avec intérêt. Jadis berger sur la frontière mauritanienne, Samba a quitté le Mali à vingt ans pour rejoindre son père à Paris. De la même façon que son père avait rejoint le sien, trente ans auparavant. Les cartes de séjour et l’intensification des expulsions viennent bouleverser une émigration organisée, dans lequel le fils prend la place de son père, à la fois au foyer AFTAM de la rue Bara (Montreuil) et dans l’entreprise du bâtiment. « La police m’a arrêté à la gare d’Austerlitz, sur le chemin de la banque malienne. Elle sait qu’on a besoin d’une pièce d’identité pour retirer de l’argent, alors elle se place à proximité et contrôle les papiers. Elle est sûre de trouver un document qui permet notre expulsion. J’ai passé une dizaine de jours en centre de rétention, à Vincennes puis à Massy-Palaiseau. On m’a expulsé, ligoté, le 21 février 2007 sur un vol d’Air France. Ça a été très dur, mais le plus terrible, c’est que mon père était aussi dans l’avion. Il rentrait au pays, comme tous les deux ans, pour ses vacances.  »

La capitale malienne regorge de ces tragédies individuelles, de ces hommes et de ces femmes à la mémoire meurtrie. Souleymane B., expulsé en août 2006, a laissé son épouse et sa fille à Paris. Il commente son expulsion : « Je n’oublierai jamais cet épisode de ma vie. Il s’est gravé dans ma mémoire. Je ne peux pas m’empêcher d’y penser et c’est très dur. Je suis comme en prison ici, toute ma vie est là-bas. Et puis il y a la honte. Les gens ici ne comprennent pas. Ils pensent qu’on mérite notre sort, parce qu’on s’est mal comporté.  » Comme tant d’autres, Souleymane s’occupe en attendant un nouveau départ. « L’essentiel, c’est de partir  », déclare Makan S., vingt-deux ans, jeté sur les routes de l’émigration dès seize ans. « Au village, il n’y a rien, pas d’avenir. Ma mère a travaillé trois ans pour financer mon voyage.  » Makan attend le moment opportun pour une troisième tentative. D’une voix calme, il raconte comment il est parti avec des amis à travers le désert de Mauritanie. Conduits par un guide-passeur qui leur a demandé 2 000 euros, ils ont dû marcher quatre jours avant de rejoindre la côte. Quatre jours sans équipement, avec trop peu d’eau. Deux camarades n’ont pas pu suivre. Ils ont été abandonnés dans le désert. Après, embarquement sur une pirogue. Trois jours en mer. Deux morts. Recueillis par la marine espagnole, ils sont conduits au centre fermé de la Croix-Rouge à Las Palmas. Quarante jours d’attente et d’espoir, et puis un jour, on leur annonce leur transfert à Madrid. Ils atterrissent à… Dakar. Makan rejoint alors le Maroc, trouve un emploi et économise pendant deux ans, avec la ferme intention de retenter l’aventure. Même scénario, mêmes souffrances. Las Palmas, trois jours d’espoir puis l’expulsion. De retour au Mali, il se prépare à recommencer, vingt fois s’il le faut. La mort ? « Elle fait partie de notre vie. On n’a pas d’autres choix. Mourir ou rester, c’est pareil !  », s’exclame Makan. « Et puis, pourquoi n’aurait-on pas le droit d’aller où on veut ?  »


Association Malienne des Expulsés

L’AME existe depuis 1996. Créée par des expulsés, l’association compte aujourd’hui une centaine de membres, dont une dizaine d’actifs. Outre l’accueil à l’aéroport (d’après les comptes tenus par Mahamadou K., ils étaient plus de 600 en 2006 et de janvier à juin 2007 il en a déjà accueilli 550, dont 350 de France), la tenue d’un livre de témoignages, l’assistance médicale et juridique, l’hébergement provisoire, les contacts avec des associations de soutien en France, les membres de l’AME s’emploient à revendiquer le respect des droits des expulsés, à renforcer la mobilisation et la sensibilisation, et à mettre en place des antennes régionales dans les zones frontalières (Algérie et Mauritanie). Début juillet à Bamako, l’association a organisé un forum de réflexion sur les réalités et les perspectives de l’immigration clandestine.

Article publié dans CQFD n° 48, septembre 2007.

À lire également, les autres articles du même dossier paru dans le CQFD n°48 :
- DANS LA SOMME, ON FAIT DU CHIFFRE
- LA PASSOIRE DU MARONI
- ANTHOLOGIE DE L’EXPULSION SUBIE






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