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CQFD N°048



LA PASSOIRE DU MARONI

Mis à jour le :15 septembre 2007. Auteur : Anatole Istria.


Pour un gouvernement qui a la culture des chiffres, ceux des reconduites à la frontière des « clandestins » dans les DOM-TOM ont l’air d’un drôle de casse-tête. Lorsque CQFD téléphone au ministère de l’Intérieur et de l’Outre-mer, l’interlocuteur au service statistique frémit au bout du fil et fait le mystérieux : « Oula ! Ce sont des chiffres ultrasensibles. Je les ai, mais si je vous les communique, je me fais tuer. Il faut que vous contactiez le ministère de l’Immigration, mais c’est pas sûr qu’ils vous les donnent. » Ce qui donne un aperçu de l’ambiance entre la place Beauvau et le ministère de l’Identité nationale. Dans les derniers confettis de l’empire français, les expulsions cartonnent. Pour 2006, on les évalue à 22 000, soit à peu près la moitié du chiffre global. 12 000 reconduites à la frontière ont été effectuées à Mayotte et 9 700 en Guyane, qualifiée de passoire par Brice Hortefeux. En visite en Guyane le 6 septembre, le ministre claironnait : « Pour 2007, j’ai fixé un objectif de 8 000 éloignements et au bout de six mois, nous avons dépassé le cap des 5 000.  » Le zèle dans cette chasse aux clandestins est à la mesure du mépris colonial pour l’histoire et les habitants de ces régions.

Cherú Corisco, correspondant de CQFD en Guyane française : « Les Noirs marrons et les Amérindiens du Maroni vivent d’une agriculture de subsistance, de pêche, de chasse mais aussi de bûcheronnage et de transport fluvial au service des colons. Il y a une trentaine d’années, Saint-Laurent-du-Maroni était un bourg créole de 4 à 6 000 habitants, les anciens se souviennent que l’on traversait le fleuve qui les sépare du Surinam vers Albina pour y faire des achats ou recourir aux services de santé. Durant la guerre civile au Surinam, Albina a été détruite dans un bombardement et environ 30 000 réfugiés se sont installés légalement dans les parages de Saint-Laurent. À la fin de la guerre en 1992, la plupart sont restés. Albina ne s’en est jamais remise et à présent c’est dans le sens inverse qu’on traverse le fleuve pour des soins. Les attaches des deux côtés du fleuve sont fortes. D’ailleurs, le fleuve Maroni doit son nom aux populations de Noirs marrons établies sur ses rives depuis trois siècles. Il est donc normal d’assister au va-et-vient des pirogues chargées de personnes et de marchandises. Pour eux, le Maroni n’est pas une frontière mais une voie de passage et d’échanges. Pour la PAF, c’est une démarcation, incontrôlable à moins de placer un flic derrière chaque arbre de la jungle. Un individu reconduit en face peut être revenu dans le quart d’heure suivant. Un flic de la PAF confiait en off son désarroi devant l’absurdité de sa mission : “Chaque matin l’officier annonce un chiffre : Aujourd’hui il m’en faut tant ! On sort appréhender une pirogue au hasard devant nos locaux et on expulse ses passagers sous le regard blasé des autres piroguiers.” Et ce petit cinéma se répète tous les jours, dans le seul but de gonfler le chiffre au compteur du Sarkomètre.  »

Article publié dans CQFD n° 48, septembre 2007.

À lire également, les autres articles du même dossier paru dans le CQFD n°48 :
- PARIS-BAMAKO : PAROLES D’EXPULSÉS
- DANS LA SOMME, ON FAIT DU CHIFFRE
- ANTHOLOGIE DE L’EXPULSION SUBIE






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