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CQFD N°010


Chronique d’un barbare

Nougaro : la rime sur le ring

Mis à jour le :15 mars 2004. Auteur : Hamé (La Rumeur).

Au grand poète du bas pays ! A l’écorché qui draguait dur ses « muses fracassées » comme on drague le fond d’une mine obscure en espérant la lumière d’une pépite… Merci infiniment d’avoir tant partagé. Claude Nougaro vient de disparaître. En guise de modeste hommage nous reproduisons les extraits d’un entretien qu’en compagnie de mon amie journaliste Fara C j’avais eu le plaisir de savourer un après-midi de juin 1997. Il y était question de rap, de l’influence du jazz et d’alchimie des mots…

Que représente le rap pour vous ?

Ce qui m’intéresse dans le rap, c’est notamment que des Africains prennent la langue française pour lui tordre le cou et, en même temps, pour nous tordre le cou. Ils s’en emparent pour la faire danser, d’une certaine manière. Je suis passionné par l’écriture, les trouvailles entre les sons et les sens, les rebondissements. Ceux qui ne sont là que pour dire « mort aux flics », ça ne me touche pas. S’il y a critique, j’ai envie de quelque chose qui, à travers le travail sonore et rythmique, me fasse jubiler : « Tiens ! comme il dit bien sa douleur ! » Alors la souffrance est transfigurée. Le tragique ne reste pas tragique. Il est sublimé par la façon dont on l’exprime. C’est ce que j’appelle la beauté. […] Ce que je reçois immédiatement, c’est le verbe ou la tchatche : une parole de révolte, féroce parfois, une parole armée, que l’on projette à la face de la société dans laquelle on vit. Je dis OK à la vérité de la réalité. Mais en tant qu’artiste, j’ai besoin de trouver une beauté jusque dans la révolte et la violence.

Où trouvez-vous d’abord la beauté ?

Dans l’amour, bien sûr. Aimer la femme qui te fait bander, aimer le petit frère qui souffre et pour lequel tu ressens de la compassion. L’amour, c’est tout cela, c’est sacré. Je n’aimerais aucune forme artistique qui me pointe un flingue sur la tempe en me disant : « Tu comprends ça, oui ou non ? » Je suis fait pour recevoir de l’amour.

Ne croyez-vous pas que si vous aviez vécu dans certaines banlieues françaises, vous auriez probablement opté pour un rap véhément ?

[Nougaro se tait, réfléchit] Comment répondre ? Si j’avais grandi dans ce genre de milieu, qui n’est ni la campagne ni la ville, et où on se sent cadenassé, méprisé, peut-être qu’en effet j’aurais été très violent. J’appartiens plutôt à la génération du jazz. Le blues, c’est une lamentation. Plutôt que le couteau, plutôt que la lame, ça me fait sortir les larmes. Je suis tout à fait susceptible de comprendre la colère énorme qui habite certains rappeurs. Mais cette forme de rap risque de n’être qu’un phénomène purement social, qui échappe aux mots d’ordre de l’art tel que je le conçois.

Chez les artistes qui ont fait chanter la langue française, comme Brassens ou Brel, on perçoit souvent un enracinement dans une terre, de la rocaille ou du grain dans la voix. Le sentez-vous aussi ?

Oui. Je suis un enfant de la terre. Nous sommes pétris par l’odeur de la rue ou par le coin de ciel qui nous a vus grandir, bref, par ce que l’on appelle la culture. Je suis marqué par Toulouse et par le Sud-Ouest où je suis né. Néanmoins, je n’ai pas cherché à chanter mon pays. J’ai des racines, mais ce qui m’intéresse c’est de déboucher dans le feuillage. Beaucoup d’oiseaux sont venus se poser sur mes branches de petit Toulousain. Il y a eu beaucoup de branches : la voix de mon père qui chantait de l’opéra, la musique de maman, pianiste classique - j’entends Liszt, Chopin… Ce sont des émotions, une culture. Ce n’est pas appris à l’école.

Quelque part vous êtes également méditerranéen et africain…

Oui, j’aime la voix humaine, la mélodie, le chant, qu’il soit espagnol, italien… J’ai été extraordinairement influencé par le jazz, par les grands chanteurs noirs et par les rythmes africains.

Qu’est-ce qui vous a marqué dans ces cultures ?

C’est dans ma chair, ça m’appelle. Si j’ai décidé de chanter, c’est également pour le rythme. Autrement j’aurais écrit des poèmes sur du papier. Il y en a eu de tellement sublimes. Je ne me sentais pas le cran d’affronter Victor Hugo et Baudelaire. J’aime ce qui se passe à travers les mots. La musique est, pour moi, partie liée. Quand je dis musique, je parle évidemment de la mélodie, mais aussi du rythme, du la façon de faire vivre ma langue sur un sang neuf du rythme.

Quand le jazz vous a-t-il conquis ?

Lorsque j’étais enfant. Quand j’ai entendu à la radio Louis Armstrong et Bessie Smith, j’ai été traversé par l’émotion universelle que nous évoquions tout à l’heure. En même temps, je ne suis pas noir. Pourtant cette beauté, cette émotion m’appartiennent aussi. Je les traduis avec ma langue. Dire comment je vois la femme, les nuits, la solitude, ma condition humaine… J’ai parfois honte d’être un homme. Depuis que je suis né, la guerre, la violence et la terreur sévissent aux quatre coins du monde. Avec, de temps en temps, une amoureuse, un frère qui partagent la même lumière. Le livre Nougaro sur paroles contient des textes que des enfants pourraient un jour réciter. C’est écrit comme des récitations, pour ne pas être oublié. La création, c’est bien. Mais la cour de récréation, c’est tout aussi merveilleux. Jouer. Jouer sa vie.

Mis à part les jazzmen, qui écoutiez-vous lorsque vous étiez môme ?

Je me rappelle Charles Trenet. De par mon caractère je suis l’anti-Trenet. Lui, il incarne la joie de vivre, la fraîcheur. Moi je suis un type tourmenté, qui cherche à retrouver un paradis perdu. Trenet est le blond aux yeux bleus, extraverti. Je suis le petit Noir cathare pour lequel il est dur d’être sur le ring de la vie.

Propos recueillis par Hamé et Fara C (juin 1997)

Publié dans CQFD n°10, mars 2004.


Même les flics sont en deuil

Jeudi 4 mars 2004. Il ne pleut pas sur Nantes, comme le chantait Barbara, mais sur Toulouse. Nougaro est mort ! Vendredi 5 mars, une douleur lancinante hante les ruelles de la ville. Comme un lendemain de 21 avril, les Toulousains se regardent en chien de faïence. Le soir, fait rarissime, le lien social reprend ses droits durant quelques minutes. Pépés, mémés, beurs, jeunes avocats friqués se regroupent devant le Capitole pour rendre hommage au poète. Incroyable, des flics qui surveillent la commémoration païenne se mettent à chialer ! Même Douste-Blazy, lors de son discours, réussit à avoir l’air intelligent, c’est dire ! Toulouse perd son poète. Après AZF, l’affaire Alègre, elle ne méritait peut-être pas ça.

JF Calmette






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Nougaro : la rime sur le ring
Stephy27 | 18 février 2013 |
Je vous fais un retours histoire de faire partager mon plaisir en dénichant ce texte. Stephanie27 du portail web a propos des devis assurance habitation Nougaro : la rime sur le ring
AnimalDan | 8 avril 2007 |

Oh putain(g)… / déjà trois ans… / Crois-en / Notre chagrin / Trois ans / Que ça craint / Sous le gros gras grain / Gris / D’une pluie / Même pas dense / Même pas danseuse / De claquettes / Ni de java / Trois ans que ça va / Plus / Plus loin / Qu’il pleut comme il a plu / De nos mirettes / Que s’est arrêt’ / é le poète…

AnimalDan

 

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