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CQFD N°049


GRÈVE UNDERGROUND

GARE DU NORD : LA MARMITE

Mis à jour le :15 octobre 2007. Auteur : Gilles Lucas.

Centre commercial, labyrinthe de béton, transit anonyme, vie souterraine, violence policière, émeutes, assassinat légal, travail précaire, grèves sauvages sauvagement réprimées : la gare du Nord, à Paris, est en passe de devenir une synthèse futuriste de la société qu’on nous promet…

FINI PERPIGNAN ! La gare du Nord de Paris a dorénavant acquis le statut de centre du monde. Non pas les halls et quais lumineux destinés aux trains prestigieux tel que le Thalys et autres Eurostar, mais celle souterraine des RER banlieusards aspirant et vomissant une population idoine. Labyrinthes pénitenciers, surveillance électronique high-tech, commerces fashion, présence policière massive, absence d’information, éclairage a minima… C’est dans ce lieu que semblent se concentrer les conditions de circulation du citadin moderne en Europe occidentale. À croire que la maltraitance de l’usager, sans cesse affinée et réactualisée, a été le point nodal de son cahier des charges. C’est dans ce même cadre que les tensions accumulées partout ont, aussi, explosé : incidents antiflics en mars, rencontres agitées entre jeunes des quartiers début septembre, sous l’oeil mercantile des médias. C’est là aussi que des dizaines de milliers de banlieusards ont pu voir in vivo, sans passer par les filtres de la propagande, l’attitude de la police : non pas devant leur télé ou dans un ailleurs invérifiable, mais là, devant eux. Délire policier, déploiement de force, brutalité permise [1]… C’est là aussi que le 21 septembre, la police a chargé et gazé des salariés en grève « contre l’irrespect et l’humiliation ».

Été 2007, la Coupe du monde de rugby se prépare. La SNCF demande à l’entreprise Safen, filiale d’Onet travaillant sur le site, d’exiger de ses salariés un effort plus important. Aucune embauche supplémentaire n’est envisagée. Sans en avoir informé les représentants du personnel, un comité d’entreprise se réunit fin août. Sujet de la réunion : réorganiser totalement le travail afin d’augmenter la productivité. La fatigue des salariés redouble. Les primes tardent à être payées. Et les douches sont en panne depuis six mois. La direction s’appuie sur les rapports complexes entre employés tunisiens, algériens et subsahariens pour détourner l’énervement qui monte. Quatre-vingts personnes s’occupent du nettoyage. Elles sont cornaquées par vingt-cinq cadres, contremaîtres, chefs d’équipe et autres contrôleurs, exerçant harcèlement et pression permanente sur les salariés. Ce sont les femmes qui, les premières, vont oser dire à haute voix à la face de la direction « On n’est pas des esclaves ! On n’est pas des chiens !  ». La tension monte. Le chef de centre Paris-Nord de la Safen concède, le 19 septembre, une réunion avec les syndicats. Le délégué de Sud-Rail propose la remise à plat du comité d’entreprise d’août. Le dirigeant, Oliver Guesnard, hausse le ton, s’emporte, menace de tout casser, tape sur la table et quitte la pièce. Le 20 septembre au matin, les salariés sont en grève contre le « viol de leur dignité ». Leurs exigences : le licenciement immédiat de quatre chefs particulièrement zélés dans l’autoritarisme. Dans la journée, la direction de la SNCF fait appel aux forces de l’ordre, présentes en permanence du fait du plan Vigipirate. Elles protégeront les intérimaires rejoignant leur poste de travail. Le 22 septembre, les grévistes décident de se montrer dans la « gare des riches », selon leur expression. Ils parcourent le hall Thalys et Eurostar en se présentant : « C’est nous les Quasimodos de la gare du Nord. » Alors qu’ils retournent vers les halls banlieues, une trentaine de policiers les agressent et les gazent. Un employé de la SNCF est molesté. Dix salariés finiront la journée à l’hôpital. Un communiqué de la préfecture de police avance que « les policiers sont intervenus à la suite d’altercations entre grévistes et non-grévistes afin de séparer les deux camps ». En fait de non-grévistes, les grévistes, eux, n’ont vu qu’un contremaître, un des plus honni de tous, parler avec les matraqueurs juste avant qu’ils ne passent à l’action.

Sous la pression de la direction de la SNCF qui craint pour son image de marque à l’occasion de la Coupe du monde de rugby, le comité d’entreprise se réunit dans la soirée. Alors que la nuit avance, les salariés voient se présenter, protégé par la police, un car transportant des intérimaires. Immédiatement informés, les syndicalistes menacent de cesser toutes les discussions si la manoeuvre se poursuit. À 8 heures du matin, la direction accepte de licencier le responsable du service de nuit, le même qui quelques heures auparavant avait été vu en conciliabule avec les policiers. Les salariés se satisfont pour l’instant de s’être débarrassés de ce petit chef détesté de tous et décident de reprendre le travail… Car ici, c’est la SNCF qui donne les ordres. À la Safen de gérer son personnel précaire, qui subit la loi d’en haut sans avoir le statut des personnels SNCF. Ainsi, pour paraphraser Mike Davis [2], cet ensemble bétonné souterrain, hybride de correspondances labyrinthiques et de centre commercial, parcouru par une foule de 180 millions de passagers par an, pourrait être défini comme le « stade gare-du-Nord de l’asservissement » : une marmite où mijotent les ingrédients cumulés de l’impuissance, mais où les tensions rendues publiques donnent à l’ensemble une valeur de thermomètre social. En attendant, selon une chanson connue, qu’avec une telle marmite « l’étonnement [soit] si profond qu’on le voit jusqu’au plafond  », comme lors des premières réactions de banlieusards en mars 2007.

Article publié dans CQFD n° 49, octobre 2007.


[1] Le 27 juillet 2007, des policiers effectuant un contrôle d’identité blessent grièvement par balle un homme d’une quarantaine d’années qui mourra dans la nuit.

[2] Le Stade Dubaï du capitalisme, éditions les Prairies Ordinaires, 2007.





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