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CQFD N°049


LE DROIT DE BAVER

TFI SE PAIE DES GITANS

Mis à jour le :15 octobre 2007. Auteur : Nicolas Arraitz.

Flagrant délit de collusion : « Le Droit de savoir », sur TF1, dépeint les Gitans de La Renaude, à Marseille, comme des sauvages. Après ça, on pourrait croire que les expulser de leur antre, c’est faire oeuvre humanitaire. Aubaine : leur présence gêne un investissement immobilier de… Bouygues, propriétaire de TF1.

DOMINIQUE, DU COMITÉ CHÔMEURS CGT, est folle de rage. Les larmes aux yeux, elle raconte comment elle a été approchée par Michaëlle Gagnet, reporter mercenaire de TF1. « Elle m’a utilisée pour s’introduire dans la cité. Elle a fait croire aux Gitans qu’elle allait faire un reportage en leur faveur. Elle a fait des cadeaux, donné de l’argent et filmé le mariage de la fille de Dolorès. Maintenant, toute la France a vu la scène de la virginité, alors que c’est tabou.  » Dominique a envoyé un mail à la journaliste : « Tu m’avais demandé si je m’intéressais aux Gitans par pitié : c’est de toi que j’ai pitié aujourd’hui.  »

La famille de Dolorès a filmé l’émission (Le droit de savoir, « Marseille, enquête au coeur des cités sensibles », diffusé le mardi 19 septembre) avec un caméscope. Copie prêtée à CQFD. L’accroche ne fait pas dans la dentelle : Pastora, la belle matriarche que Gagnet qualifie sur tf1.fr de « caïd », s’apprête à vérifier si sa petite-fille, en robe de mariée et couchée sur une table les jambes écartées, est bien vierge. Sous l’oeil de la caméra, Pastora parade : « Si c’est pas bon, on la jette dehors comme un chien !  », dit-elle en claquant l’intérieur des cuisses de la jeune fille. Même si la voix off met un bémol (« C’est une façon de parler ; la cérémonie est d’ailleurs théâtrale »), le ton est donné. Et la suite est piégeuse. Pour dénoncer les conditions de vie dégradées de la cité, Pastora en rajoute : « C’est un bidonville de Gitans. Regardez toute cette pourriture. Les rats, ils nous mangent ! On est dans la misère, dans la merde […] Ils disent qu’on est des sauvages.  » Mais le reportage n’évoque pas les causes, laissant entendre que ce sont les Gitans, et eux seuls, qui ont abîmé le quartier et leur vie.

Collusion n°1 : Après avoir filmé les ruines calcinées de la maison de Pastora, expulsée il y a un an et qui campe depuis avec sa famille dans un garage et deux caravanes, Gagnet donne la parole à Nicole L’Hernault, directrice d’Habitat Marseille Provence, bailleur social gérant ces HLM. « De mémoire [sic], si vous voulez [re-sic], on a eu quatre squatts avec elle [Pastora] depuis 87. On n’a jamais eu de paiement de loyer. Il faut quand même savoir que l’État, quand il en a assez de payer à la place des gens, il finit par expulser. Donc on s’adresse à la Justice. Ce que je constate c’est que depuis un an, personne n’a voulu les récupérer. C’est des gens, vous les mettez dans un immeuble et tout le monde s’en va. Leur mode de vie n’est pas conforme à la vie en collectivité.  » Personne pour contredire ces allégations. Si Michaëlle Gagnet avait pris la peine de vérifier, elle aurait appris que les loyers impayés n’atteignent en aucun cas vingt ans d’arriérés ! Mille trois cents euros dans le cas de la famille de Pastora (qui ne squattait pas, mais était hébergée par sa fille Rosalia, en possession d’un bail en bonne et due forme). Une autre famille a été expulsée pour un retard de loyer de deux cents euros ! Cela justifie-t-il une expulsion à l’aube par des vigiles, la dévitalisation du logement (destruction des huisseries, des canalisations et des escaliers avant de murer portes et fenêtres), puis qu’une semaine plus tard des inconnus mettent le feu à ce qui reste de mobilier ? Ce n’est pas le problème de TF1.

Collusion n°2 : À deux pas de là, se dresse le mur d’enceinte d’une résidence de standing construite par… Bouygues. Sur l’emplacement du centre social de la cité et des trois maisons dévitalisées, sur le point d’être rasés, une deuxième tranche est prévue. Les Gitans gênent. La réalisatrice n’en pipe mot, malgré tout le temps qu’elle prétend avoir passé dans cette « zone de non-droit » (dixit Gagnet sur le site de l’émission). Dans un documentaire [1] d’une tout autre tenue, Dominique Idir raconte l’histoire de La Renaude. En 1987, après une mobilisation des habitants de cette cité d’urgence (voir CQFD n°39), l’office HLM fait édifier des maisons individuelles de deux étages, avec petit jardin et garage. L’intérieur de ces maisons, que ne montre pas le reportage de TF1, a été amélioré par les locataires, qui ont carrelé à leurs frais, par exemple. L’aspect soigné de ces intérieurs tranche avec la désolation des alentours, due à l’abandon de la municipalité. Ici, malgré les charges payées, l’espace public n’est que rarement entretenu.

Collusion n°3 : Michaëlle Gagnet se dépeint sur son blog comme une aventurière des bas-fonds : « La règle d’or est d’être recommandé par quelqu’un. L’autre grande leçon est que tout peut basculer en l’espace de quelques minutes : on n’a pas forcément les codes pour déchiffrer certains signes d’agacement.  » Les tribus que Michaëlle apprivoise feraient bien de durcir leurs codes. Naïveté ? Vénalité ? Fascination de l’image ? C’est souvent trop tard que le « sujet » se rend compte, épinglé sous les feux de leur actualité, à quel point les médias racontent n’importe quoi sur tout. Misère du journalisme : il a été programmé pour parler haut et fort de ce qu’il ne connaît pas.

Quelques jours avant la diffusion du programme, un certain Hichem, adjoint de sécurité qui apparaît dans un autre volet du reportage, est venu faire signer une cession du droit à l’image pour le mariage de Dolorès. La mère, qui ne sait pas lire, a paraphé une feuille blanche. Drôle de procédé. Interrogée par CQFD, Gagnet proteste, sûre de son bon droit. Le côté biaisé du reportage ? « Le format est contraignant. J’ai croqué Pastora, qui était consentante. TF1 a eu de la pudeur, sur Arte, on aurait montré toute la scène du mouchoir ensanglanté.  » Il serait injuste de ne pas laisser le mot de la fin au présentateur de ce glorieux « Droit de savoir », Charles Villeneuve, débonnaire Philippe Henriot du sécuritaire contemporain. « À Marseille, les communautés s’entendent encore entre elles. Pourvu que ça dure… Inch Allah !  », conclut-il sur un ton appuyé. Olé !

Article publié dans CQFD n° 49, octobre 2007.


[1] Projeté au Festival du film militant d’Aubagne, édition 2007.





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