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CQFD N°049


POISONS LENTS, POISSONS MORTS

CHRONIQUES D’UNE CATASTROPHE ORDINAIRE

Mis à jour le :15 octobre 2007. Auteur : Gilles Lucas, Jean-Claude Leyraud.

Les deux chroniques qui suivent nous confirment des empoisonnements déjà anciens. Les toxiques sont connus, les pollueurs aussi. L’industrie ne s’est jamais souciée de la nature qu’elle prétend dominer à son seul profit. L’orchestration officielle du scandale, quand il éclate, noie les responsabilités dans une communication lénifiante et des procédures sans fin. « Plutôt tous crever que de lâcher le magot ! » Qu’il s’agisse de saloper encore un peu la planète au nom de la croissance, de faire de la plus-value en décontaminant ce qu’on a contaminé l’instant d’avant ou d’investir dans des remèdes « bio-industriels » qui se révèlent pire que le mal (voir les nécro-carburants), c’est une logique économique qui nous tue. Dans ce cadre-là, les nouvelles stars du « Sauvons la planète » ne peuvent faire mieux que nous concocter une dictature « verte » où les riches paieront pour avoir le droit de polluer et de manger bio, pendant que les pauvres hériterons d’un inframonde bardé de prohibitions, de pénuries et d’aliments synthétiques. Sauf à déboulonner leur menterie avec méthode !

AU FIL DU RHONE EMPOISONNÉ

Les poissons du Rhône transportent des polychlorobiphényles (PCB) en quantités jusqu’à quarante fois supérieures aux normes de l’OMS, ce qui les rend inconsommables. Voilà vingt ans que l’on connaît le principal responsable industriel de la catastrophe. Mais le concert des alarmistes, plutôt que de le désigner, semble vouloir noyer le gardon.

LE RHÔNE EST FOUTU ! Et pas seulement les poissons sur 300 kilomètres de son cours, mais aussi les anguilles du delta, les tellines des plages… Même le riz de Camargue y passera. Car toutes les terres irriguées par les eaux du Rhône sont menacées, ainsi que les différentes sources d’approvisionnement en eau potable de la population concernée à l’échelle du bassin : nappes d’accompagnement, nappes phréatiques, champs captants… « Les multiples enquêtes engagées depuis quelques mois pour cerner l’origine de cette pollution, connue depuis plus de vingt ans, pourraient révéler un véritable Tchernobyl à la française.  » (Marc Laimé, Carnets du diplo, 14 août) Mais aujourd’hui, toute pollution avérée de notre planète s’accompagne d’une seconde pollution, tout aussi toxique : celle de la communication.

Depuis les années 80, la pollution exponentielle du Rhône par les PCB est prouvée et la responsabilité de l’usine de retraitement de déchets Tredi, implantée à Saint-Vulbas, dans l’Ain, est clairement mise en cause. Il faut dire qu’à l’époque on pouvait y aller franco, vu que « les normes de rejet étaient moins draconiennes qu’aujourd’hui ». Cette usine est encore aujourd’hui l’une des deux en France (avec l’usine Arkema de Saint-Auban, dans les Alpes-de-Haute-Provence) habilitées à retraiter les appareils contenant des PCB (500 000 d’ici 2010), et est actuellement toujours autorisée à rejeter de « faibles quantités de ces produits dans le Rhône  ». En 1986, l’Institut de la recherche agronomique (INRA) rédige un rapport d’alerte qui montre la responsabilité de l’usine Tredi dans la contamination et pointe des concentrations cent fois supérieures chez les poissons prélevés dans l’aire de l’usine. Mais le rapport ne sera rendu public qu’en 1990. En 1987, les PCB sont interdits à la vente en France car on connaît alors parfaitement leur nocivité. Mais il en demeure des stocks considérables puisqu’on utilise le pyralène (c’est le nom commercial) depuis des dizaines d’années comme isolant électrique des transformateurs. Son utilisation est donc désormais limitée, jusqu’en 2010, aux condensateurs électriques et aux transformateurs.

En 2005, à l’initiative d’un pêcheur-empêcheur de polluer en rond, des analyses de poissons du canal de Jonage, dans la banlieue de Lyon, mettent en évidence la contamination. Les autorités locales en interdisent la consommation, ce qui conduit à un protocole d’analyses et d’enquêtes signé par l’État. Leurs conclusions conduisent les préfets du Rhône, de l’Ain et de l’Isère à interdire toute consommation humaine et toute commercialisation dans une zone d’une centaine de kilomètres, à partir de février 2007, ceci à la veille de l’ouverture de la pêche, au nom du fameux principe de précaution. Il faut dire qu’on se rapproche de 2010 (date avant laquelle les stocks de pyralène devront être retraités) et que l’on veut donner l’impression qu’on a fait quelque chose avant. Là-dessus, la FRAPNA (Fédération Rhône-Alpes de Protection de la Nature) dépose une plainte contre X. Dans le même temps, elle rencontre le groupe Séché-Tredi, clairement désigné comme pollueur… La FRAPNA note par ailleurs avec satisfaction que « les discussions engagées avec le groupe Séché-Tredi permettent d’envisager à court terme l’arrêt des rejets de PCB (même en faible quantité) dans le Rhône à Saint-Vulbas et la mise en place d’un suivi environnemental régulier avec des indicateurs de contrôle partagés ». C’est donc la FRAPNA qui sera chargée du suivi environnemental, financé par l’industriel. Et c’est bien utile pour le pollueur qui peut ainsi faire montre de sa bonne volonté. D’ailleurs le 1er mars 2007, Henri Petitgand, directeur de la communication de Séché-Tredi, groupe qui a racheté l’usine en 2002 (ce qui permet de refourguer la responsabilité des rejets massifs aux prédécesseurs), déclarait au Figaro : « Aujourd’hui nos rejets dans l’eau sont très en-deçà des normes, nous avons investi en masse.  » Et d’ajouter : « Tant que l’origine de la pollution n’est pas trouvée, on continuera de nous pointer du doigt. » Il soulignait aussi que « l’on finira bien par trouver l’origine [de la pollution] car les PCB portent leur marque de fabrique  ». Faut-il y voir un aveu déguisé ?

En attendant, le faux mystère s’épaissit. Le 23 mai 2007, les mairies de Meyzieu et Décines-Charpieu (Rhône), localités traversées par le canal de Jonage, annoncent avoir déposé plainte contre X pour pollution par les PCB. Pourquoi aussi tardivement, alors que la contamination des poissons dans le canal était officielle dès 2005 ? Lors du point-presse des candidats Verts aux élections législatives, ces derniers, au lieu de dénoncer le pollueur et d’exiger l’arrêt de cette pollution, ont souhaité que les pouvoirs publics lancent « une enquête sanitaire approfondie  » ! Alain Chabrolle, l’administrateur de la FRAPNA, assurait à cette occasion que la préfecture avait accepté le principe d’un groupe de travail chargé de mener cette nouvelle étude approfondie… de 2008 à 2010. Deux nouveaux arrêtés préfectoraux, datés du 13 juin, étendent l’interdiction de la consommation humaine et animale, ainsi que la commercialisation, de poissons pêchés dans le Rhône, du barrage de Sault Brénaz dans l’Ain (c’est-à-dire juste en amont de l’usine de Saint-Vulbas) jusqu’aux limites administratives de la Drôme et du Vaucluse, et les limites administratives de l’Ardèche et du Gard. Le président (PS) du conseil régional Rhône-Alpes, Jean-Jacques Queyranne, évoque le 19 juin « une pollution sans précédent et qui s’amplifie  ».

Le 28 juin, lors d’une réunion du comité de bassin Rhône-Méditerranée-Corse, des élus Verts de la région Rhône-Alpes insistent pour que « les membres du comité de bassin prennent leurs responsabilités et engagent les démarches nécessaires pour identifier le pollueur, faire cesser la pollution et que le Rhône retrouve sa qualité, pour le bien-être des riverains, comme l’impose d’ailleurs la directive-cadre européenne sur l’eau  ». Autrement dit il faut coffrer le malfrat qui a fait le coup, le pollueur mystérieux, et tout redeviendra comme avant. Le mardi 7 août, les préfets du Vaucluse, du Gard et des Bouches-du-Rhône signent à leur tour l’arrêté d’interdiction jusqu’à la Méditerranée ; bien entendu, les analyses ont montré que sur le cours inférieur du Rhône aussi, les poissons sont pollués. Mais comme les eaux du Rhône arrivent jusqu’aux plages, on appelle à la rescousse le directeur des services vétérinaires du Vaucluse, François-Xavier Temple, pour assurer que le contact de l’eau polluée sur la peau « ne présente pas de danger  », qu’une exposition de courte durée non plus - et une longue ? -, que la baignade et les sports nautiques ne font d’ailleurs pas l’objet d’interdiction. Faut pas toucher à la saison touristique ! D’ailleurs M. Temple offre un blanc-seing à l’usine de Saint-Vulbas en estimant qu’elle ne peut être la seule cause de pollution, et donne l’exemple de « gens qui jettent les batteries dans l’eau  ». On imagine sans peine la meute des malfaisants qui vont jeter leurs batteries de bagnole dans le Rhône, particulièrement en face de l’usine de Saint-Vulbas, pour la faire accuser injustement. Dans le même ordre d’idées, Thierry Meunier, directeur de l’eau et des procédés chez Tredi, affirme que « ce pyralène peut provenir de décharges sauvages ou pas, d’autres installations industrielles, de stations d’épuration, sans oublier les déversements accidentels et le vandalisme  » (Le Progrès,24/09/07).

Enfin, la préfecture de la région Rhône-Alpes, coordinatrice du bassin du Rhône, a confié une enquête à la Direction Régionale de l’Environnement (Diren) pour rechercher les causes de cette contamination, et le pré-rapport de synthèse a conclu que les sources de contamination étaient « anciennes, multiples et difficilement identifiables ». Depuis septembre, plusieurs dizaines de collectivités et d’associations portent plainte contre X, amenant le parquet de Lyon à ouvrir une information judiciaire. Une mobilisation se fait jour, et la pollution du Rhône sera évoquée dans le cadre du Grenelle de l’environnement. On commence aussi à découvrir que la contamination par les PCB affecte de nombreux autres fleuves et milieux aquatiques en France. La confusion est à son comble ! Cette pollution avérée quant à son origine principale (n’excluons pas d’autres sources secondaires) est symptomatique du mensonge moderne. Il s’agit d’obscurcir l’évidence : on laisse en toute légalité s’effectuer une pollution de l’origine jusqu’à son terme (comme pour l’amiante), tout en connaissant parfaitement les conséquences sur la nature et sur l’homme. Chacun y apporte sa contribution, de l’industriel au représentant de l’État, de l’élu à l’expert environnemental, tous participent à la mascarade pour détourner nos regards de l’essentiel : on laisse faire.

Jean-Claude Leyraud



ARSENIC-SUR-PLAGE À MARSEILLE

Les pollueurs seront les payeurs, qu’ils nous disent. Mais lorsque les propriétaires d’un site contaminé sont si nombreux qu’ils peuvent se permettre de regarder ailleurs et ne rien faire contre le danger, reste à la Sécu de payer pour des maladies dont on prétend ignorer l’origine.

QUAND LE SOLEIL EST DE LA PARTIE, l’eau est d’une couleur turquoise à provoquer des polémiques entre Corses et Crétois. La calanque de Saména pénètre à peine les à-pics de calcaire pour finir en étroite plage. L’été venu, le peuple des baigneurs s’y comprime sur quelques mètres carrés de sable. À dix brasses du bord passent et repassent des corps horizontaux agitant leurs palmes et expulsant de loin en loin un jet d’eau, façon cétacé. Calme et volupté ! Pourtant, dès 2001, le conseil général s’alarme de la pollution du site au point de changer le sable et les galets, de projeter un voile de béton sur les parois et d’installer des panneaux « accès interdit ». Quatre ans plus tard, une étude de l’Institut national de veille sanitaire (INVS) se révèle à son tour inquiétante : « Au regard des résultats de l’évaluation des risques sanitaires, il apparaît que certaines expositions environnementales peuvent être l’origine d’un risque sanitaire inacceptable pour la population et plus particulièrement pour les jeunes enfants.  » Ruissellements, infiltrations, niveau de pollution élevé au point que le remplacement du sable n’a pas suffi à la neutraliser ? Le 13 juillet 2005, la préfecture des Bouches-du-Rhône décrète : « L’accès à la plage de Saména est […] interdit, l’ingestion de son sable présentant des risques pour la santé des enfants […] La qualité de l’eau de baignade reste cependant satisfaisante.  » Responsables ? L’arsenic et le plomb, souvenirs de l’époque où les quartiers Sud abritaient le plus gros de l’activité industrielle locale.

Le conseil général a ensuite disposé une quinzaine de panneaux informant des risques en cas d’ingestion ou de contact avec les sols pollués, interdisant la pêche aux oursins et aux coquillages. Interdiction matérialisée par un balisage fermant l’accès à la plage. Dans son rapport de 2004, l’INVS préconise une politique d’information du corps médical local. En 2005, la préfecture informe : une consultation spécialisée sur les risques liés au plomb est ouverte à l’hôpital d’enfants de la Timone, doté d’un numéro vert. Un dispositif téléphonique est aussi mis en place par l’équipe du service de toxico-vigilance pour répondre à toute question concernant l’arsenic. Quels sont les risques deux ans après ? Contacté par CQFD, un médecin du quartier, « le plus proche de Saména », n’a jamais été informé. Le numéro vert de la Timone ne répond pas, et celui du service de toxico-vigilance n’existe plus. Quant à la plage de Saména, elle est toujours accessible par un escalier et, afin que les baigneurs ne salissent pas l’endroit, une poubelle est mise à leur disposition… Sur les parois de la calanque, deux espaces d’une cinquantaine de mètres carrés sont encerclés par trois câbles dont le plus haut est tendu à quatre-vingts centimètres du sol. Deux panneaux indiquent en lettres rouges : « Danger, sol pollué : présence de plomb et d’arsenic entraînant un risque en cas d’ingestion ou de contact. Accès interdit.  » C’est tout ce qui reste de la quinzaine installée en 2005.

Fin juillet 2005, le maire de Marseille lâche en conseil municipal qu’ « il ne faut pas affoler les foules  ». Le président du comité d’intérêt de quartier joint par CQFD pense que toute cette affaire est bien exagérée. « On a plein de vieux dans le quartier. On n’a jamais entendu parler de problèmes…  » Et d’ajouter : « Quand ils ont interdit la plage, des policiers sont passés pour faire sortir les gens. Une fois, les CRS sont même venus. Et puis ça s’est calmé…  » Les panneaux disparus ? « Des gens du coin ont dû en enlever un ou deux…, et puis, vous savez comment c’est à Marseille, il n’y a rien qui dure…  » Mise en péril de l’activité commerciale, dévaluation immobilière ? « Non ! Mais c’est bien que tout le monde puisse profiter de ce superbe endroit.  » Selon l’INVS, le taux de plomb est, à Saména, jusqu’à deux fois et demie supérieur au seuil toléré par les enfants de moins de six ans, et celui de l’arsenic jusqu’à cent cinquante fois supérieur à celui toléré chez l’adulte et deux cent quarante fois chez l’enfant [1]. Les effets de l’intoxication vont de la diminution des performances cognitives aux troubles rénaux, en passant par les encéphalopathies, l’augmentation du taux d’avortements, les risques de retard de croissance intra-utérin, les cancers internes, les pathologies cutanées, etc.

Dépolluer ? Les propriétaires des terrains sont nombreux. État, conseil général, particuliers, sans compter ceux de l’usine pollueuse, la société de l’Escalette, disparus depuis 1925… Alors, qui va payer ? D’évidence, les autorités ne réagissent pas avec la même vélocité que pour un vol à l’étalage. D’autant qu’ici comme ailleurs, le suivi épidémiologique tient plus de l’interprétation, haute ou basse selon, que d’une claire analyse. Reste que l’eau de « la calanque est de très bonne qualité  », comme l’affirment les services de la préfecture. « C’est la plage qui est interdite, pas la baignade. » Dommage qu’il ne s’agisse là que d’une pollution aux métaux lourds. D’origine radioactive, elle aurait permis d’espérer se voir pousser des ailes et ainsi survoler avec insouciance les poisons de la plage autant que les mensonges déconcertants…

G. L.

Articles publiés dans CQFD n° 49, octobre 2007.


[1] source : www.invs.sante.fr/publications/2007/arsenic_littoral/ index.html





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