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CQFD N°049


DE NOTRE CORRESPONDANT PERMANENT AU PÉNITENCIER

COMME UN CARRÉ DE CIEL BLEU

Mis à jour le :15 octobre 2007. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

L’air se fait plus dense ou plus léger ? L’attente d’une décision - judiciaire ?, administrative ?, politique ? - sur un possible régime de semi-liberté pour notre correspondant au pays du dedans est une figure imposée, un exercice terrible, un supplice de Tantale… Ah, le sourire de la greffière !

DEPUIS L’AUBE, je tourne en rond. Et au-dessus du poste de télé, le réveil égraine sa litanie chiffrée. Pour tromper mes vieilles habitudes de taulard, j’ai bien essayé de donner le change, mais je n’ai pas pu. Impossible d’écrire une seule ligne. Alors sans conviction, j’ai rangé deux piles de bouquins et un tas de courriers. D’un oeil distrait, j’ai feuilleté quelques pages de Cormac McCarthy, une histoire de cow-boys vagabonds et de putes mexicaines. Et j’ai guetté les informations, mais ils n’ont rien dit. Puis j’ai éteint la télévision. À l’ouverture des portes, je sors sur la coursive et trimballe le sac-poubelle jusqu’au local à l’autre bout du couloir déserté. Les travailleurs sont déjà partis aux ateliers et, à l’étage, seule une poignée d’inoccupés déambule les mains dans les poches. Toujours les mêmes. L’engeance des refuzniks résistant à la carotte de l’esclavage pénitentiaire. Quand je croise leur groupe chuchotant près du radiateur, les gars m’interrogent du regard, mais je n’ai rien de nouveau à leur raconter depuis hier soir. Je passe devant la cellule de Filou. Encore allongé sur son lit, il m’interpelle : « Ils ont parlé de toi sur France Inter…  » Dans mon dos, Txistor me demande si j’ai dormi malgré tout. Sa question me surprend car je ne me sens pas anxieux, ni même nerveux. Juste déstabilisé par l’incertitude. Ma survie de longue peine prend l’eau pareille à un fragile esquif chaviré par le récif. Le Chibani m’invite à descendre en promenade. De toute manière, il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre. Dans l’escalier, je serre quelques mains. Il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ou font comme si. Au rez-de-chaussée, Nino, le Sicilien, me lance un signe de connivence en serrant son poing sur son coeur. Il m’adresse un « Auguri ! » tapageur faisant grommeler les congénères installés dans les cabines téléphoniques. Je tire la lourde porte des promenades. L’éclat vif des premiers rayons de soleil au ras des murs m’éblouit. Sur le stade, quelques gars courent en rond. Avec le Chibani, pour la seconde fois nous décortiquons des analyses optimistes et également les autres, plus pessimistes. « De toute façon, la décision politique est prise, il ne le dissocieront pas de Nathalie, ça va marcher…  » Deux piges de taule en plus, ce n’est pas rien et je connais le parcours, entre les délais d’enquêtes pour le boulot et l’hébergement, même si elles ont déjà été faites quelques mois auparavant, les délibérations des différents magistrats et les appels… Deux ans ! Mon compagnon relève sa manche pour s’inquiéter de l’heure. Décidément le temps ne passe plus. Je suis atteint du virus des libérables. Moi qui, hier encore, semblais ne pas avoir assez de tout ce temps pour faire ce que j’avais à faire. Et les jours filaient, les semaines, les mois, les années… À cette heure, chaque seconde de prison est devenue un poison.

Nous rentrons dans le bâtiment et je passe quelques coups de fil. Personne n’a de nouvelle. Le Chibani me tire par la manche et m’invite à boire un café. « Puisque je te dis de ne pas t’inquiéter, la décision politique est prise.  » De retour en cellule, il allume la radio et France Info débite ses flashes météo sur le climat vert de gris de notre beau pays gouverné par Sarkozy… Fichage ADN pour les délinquants, les étrangers et leurs enfants… Dans les rues orphelines, caméras vidéo et micros scrutent la mise en scène de l’ordre nouveau… La loi sur la récidive est entrée en vigueur, premier résultat : quatre ans ferme pour un vol de 30 euros… Les Gremlins des Tarterêts accusés d’avoir tabassé deux CRS partent pour huit piges de galère… Les patrons d’EADS s’en sont mis plein les fouilles et licencient deux mille pékins des chaînes de montage… Le camarade s’impatiente, il me sert une seconde tasse de café. « Peut-être le diront-ils dans l’après-midi ?…  » Et juste à cet instant, le journaliste annonce. « Et on vient de l’apprendre… le Tribunal spécial de l’application des peines accorde la semi-liberté à Jean-Marc Rouillan…  » Après une seconde pour bien réaliser que nous avons compris la même chose, nous nous embrassons. Le mot « liberté » est prononcé pour la première fois après 21 mois de régime de haute sécurité. Même si je sais que le procureur va s’empresser de faire appel et même si le mot lui-même est châtré du suffixe « semi ». Dans le monde actuel, la liberté des couches populaires a été rognée au point qu’on n’évoque plus qu’une « liberté mutilée »… Sacrifiée au nom de la déesse sécurité, et placée sous contrôle social de caserne garanti par la Polizei, les tribunaux spéciaux et les milices privées. La différence notoire c’est que, plus que tout autre, j’ai conscience de la précarité de ma situation. Une année de semi-liberté, dix ans de conditionnelle ! Je dormirai en prison et chaque soir et chaque matin, les uniformes vérifieront que, dans mon trou de balle, je ne planque pas un peu de subversion. Mais en dévalant les escaliers, je ne pose plus la question.

Avant que je n’arrive en bas, les gars sont déjà au parfum. Certains sont contents et me serrent les mains. Je contiens ma joie, beaucoup d’entre eux n’en sortiront pas… Ou alors définitivement esquintés. Je suis mal à l’aise. Je ressens la vague impression d’être le miraculé dégottant une place dans une chaloupe de sauvetage alors que le bateau coule. Il a suffi d’un seul mot et je suis si différent d’eux. À la vitesse du son, j’ai franchi la frontière invisible et n’intègre plus leur communauté d’hommes punis. D’ailleurs les taulards ne me considèrent déjà plus comme un des leurs et ce qui m’entoure a changé radicalement de couleur. Je survivais entre quatre murs gris, et à présent le carré de ciel limpide et bleu m’attire à lui. Comme me le rappelle en riant un petit gars de Belleville, je suis inscrit désormais sur la liste des « touristes ». Bientôt, ils ne partageront plus avec moi les confidences de taule. « Tu veux en savoir une bien bonne ?  » Hier encore, Hirohito me contait les cris à l’atelier de poterie. Les congés payés des formations n’ont toujours pas été payés. Alors, dans le couloir, un gars s’est énervé contre le brigadier responsable du travail. « M. Frutti, c’est un homme… Un homme comme les autres… Sa tête s’arrache pareil ! » À mon côté, Clairon renchérit. « Ils détournent le pognon et nous condamnent à finir pauvres comme un zob !  » Il a suffi d’un seul mot, un mot magique, et la prison s’éloigne déjà et me laisse à quai. Sans but, je traîne près des cabines. Sur la coursive, un maton affiche la nouvelle note de service signée par la directrice intérimaire : « Je rappelle à l’ensemble de la population pénale que l’utilisation des cordes à sauter à des fins sportives ou ludiques n’est autorisée que sur le gymnase de l’établissement, sous le contrôle du surveillant moniteur de sport. En conséquence toute utilisation de corde à sauter en bâtiment ou sur les cours de promenade est formellement interdite… » Je souris. Mon voisin grogne « Il paraît qu’ils vont changer le paiement du téléphone…  » Il se reprend. « Mais de toute façon ça ne te concerne plus !  » Derrière le guichet grillagé apparaît le visage de la greffière, enluminé de son plus beau sourire, celui des mauvaises nouvelles. Et à peine si, dans la voix, la donzelle dissimule la jubilation. Elle susurre chaque mot, une confiserie : « Le procureur s’oppose à votre semi-liberté ! »

Article publié dans CQFD n° 49, octobre 2007.






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