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CQFD N°049


MA CABANE PAS AU CANADA

SQUATTER L’URGENCE

Mis à jour le :15 octobre 2007. Auteur : Perrine Bruyère.

Y a urgence en la demeure. À l’heure où les maisons occupées se font expulser en rafale, de nombreux errants sont obligés de se rabattre sur des abris de fortune improbables. Si on continue à glisser sur cette pente-là, votre rubrique préférée va finir par passer l’hiver au chaud. En cabane ?

Ce qui frappe d’abord, c’est l’énorme sac à dos, dandinant sur les épaules de Jean. Et puis juste après, c’est son pied droit qu’on remarque. Celui qui ne veut pas suivre, qui reste en arrière, qui l’empêche d’avancer. Un arrêt devant la porte des urgences. Jean hésite. À l’intérieur, il est installé, rapidement, sur un de ces brancards pas très confortables, mais qui permettent d’attendre allongé. Il y a peu de monde ce vendredi. Quelques entorses, une ou deux plaies à suturer, et puis Jean. D’une voix faible, il m’explique que « dans l’autre hôpital, personne ne s’est réellement occupé de [son pied] », alors il a repris la route. Mais à force de marche, de nuits passées sur le bitume ou, dans le meilleur des cas, sur des cartons, le pied est devenu trop douloureux. Il ne dit rien d’autre.

Comme pour tout autre patient, et en tant que médecin, je lui demande ses antécédents. Il y a l’hépatite C, non suivie, parce que « c’est difficile de prendre rendez-vous quand on n’a pas de téléphone  ». Il y a aussi les cicatrices sur les mains et sur les bras, séquelles disgracieuses d’une époque révolue, celle où il avait une maison et des arbres à tailler. Son visage marqué laisse transparaître la fatigue, les bagarres, le temps qui, lui, ne l’a pas abandonné… Je dois l’examiner. Jean me regarde. Il enlève lentement ses chaussettes, comme pour me protéger des odeurs de la vie de dehors… Son pied est fou, mou, incontrôlable. Il souffre d’un déficit neurologique. C’est vendredi soir. Pas le moindre examen spécialisé réalisable avant lundi. L’assistante sociale, rattachée aux urgences, lui trouve une place dans le centre d’accueil de la Croix-Rouge. C’est surprenant. D’habitude à cette heure-ci, dans cette petite ville de province bourgeoise, il n’y a plus de lits disponibles. Il faut croire qu’il y a peut-être moins de sans-abri ici. Il ne veut pas y aller, il y a deux ans, on l’avait refusé à cause de son hépatite C, dit-il. Plus tard, il me confiera : « Je préfère ne pas y aller. Là-bas il y a la violence, l’alcool, la drogue. Et puis, il y a deux ans mon chien avait dû dormir dehors. Il n’était pas habitué à être sans moi. Il a aboyé toute la nuit, le lendemain, on m’a demandé de ne pas revenir. » Ce soir, pas de chien. Je n’ose demander à Jean où est passé son compagnon de route.

Jean attendra toute la soirée sur le brancard, dans le couloir, car d’autres sont arrivés et nous avons besoin de son box pour les examiner. Il recevra une « collation » : une compote, un yaourt et deux biscottes, en guise de repas. Il y a trop de malades et pas assez de plateaux ce soir. Sa place en service sera bientôt prête, mais plus tard. Il observe tranquillement le bal du personnel qui s’agite autour du flux incessant des entrées. Cette nuit, il dormira sur un lit d’hôpital, dans la chambre 130, au deuxième étage, à côté d’un vieillard en train de mourir. Demain matin, une autre équipe arrivera, il recevra un bol de café chaud lyophilisé, deux biscottes et de la confiture. Un médecin le réexaminera, prévoira des examens complémentaires si nécessaire. Si rien n’est urgent, on lui demandera de sortir, pour laisser son lit, si précieux un jour de week-end à l’hôpital. Il se dira peut-être que ce soir il a eu de la chance. Ou peut-être pas. Comme dit ma grand-mère, « demain est un bel homme  ».

Article publié dans CQFD n° 49, octobre 2007.






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