Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°049
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°049


BERBÉRISMES DE LA FRANCOPHONIE

KATEB YACINE, POÈTE DE LA KHATBA

Mis à jour le :15 octobre 2007. Auteur : Jules Hyénasse.

En pleine guerre d’Algérie, le jeune Yacine envoie une lettre - restée sans réponse - à Albert Camus pour que celui-ci confronte son attachement de Pied-Noir avec la rage d’un colonisé. Le livre de son ami Benamar Mediene dresse le portrait de « ce mot-dit dynamiteur  ».

C’est à observer ce dont l’esprit se contente qu’on peut mesurer l’étendue de sa perte.
G.W.F.HEGEL

« J’ÉCRIS EN FRANÇAIS, MIEUX QUE LES FRANÇAIS, pour dire que je ne suis pas français.  » « Mais quand on parle au peuple dans sa langue, il ouvre grand les oreilles. On parle de l’arabe, on parle du français, mais on oublie l’essentiel, ce qu’on appelle le berbère. Terme faux, venimeux même, qui vient du mot “barbare”. Pourquoi ne pas appeler les choses par leur nom, ne pas parler du tamazight, la langue, et d’amazigh, ce mot qui représente à la fois le lopin de terre, le pays et l’homme libre ? » Ces citations de Kateb Yacine, l’inclassable Algérien, sont extraites du livre que Benamar Mediene, son vieil ami, lui a consacré : Kateb Yacine, le coeur entre les dents  [1] (Casbah Éditions, Alger 2007). Dès le mois de mai 1945, l’abominable répression de Sétif, de Guelma, Kherrata et du Constantinois l’avait jeté pour quatre mois dans les geôles françaises d’Algérie - sa mère en deviendra folle -, où il fêta ses seize ans. Presque l’âge qu’avait Rimbaud, son « frère astrologique, [son] jumeau différé  », au moment de la Commune de Paris. C’est de ce temps-là qu’il garda au coeur une plaie ouverte. Sa rencontre à Annaba avec Zouleikha Kateb, transfigurée à jamais en Nedjma dans le livre éponyme, représente donc la foudre qui achève de mettre le feu aux poudres.

Par sa verve incontrôlable, ses raccourcis poétiques dévastateurs, son théâtre tous azimuts, il mène un combat sans merci contre les humiliations, les offenses, les mensonges que reproduit l’asservissement capitaliste, qu’ils soient d’essence coloniale ou relèvent d’autres hypocrisies, « socialiste » ou « démocratique ». Il raille aussi « le dieu Mars et son prophète Lunine  »… Le cinéaste Mohamed Zinet, le peintre M’hamed Issiakhem, le guitariste H’rikass, le poète Jean Sénac seront ses ravageurs amis. Et Momo, « le grand Momo de la Casbah », qui se veut « le Ibn Battûta de cette ville tant de fois envahie et meurtrie  », lui lance un jour : Mektoub, mektoub ya Kateb ! Ni concessions ni compromissions pour cet irréductible. « Comme ses paroles, il est sans domicile fixe  », écrit Sadek Aïssat dans son évocation parisienne du grand perturbateur (in Un Paris révolutionnaire, éd. Dagorno, 2001). Il brave tous les interdits. En 1957, en exil et en guerre, il lance, nous apprend Benamar Mediene, « le CCK, Comité central de la khabta, autrement dit le Soviet de la cuite héroïque ou de la beuverie contestataire  », auquel se rallient aussitôt ses amis. « Le mot beuverie, que traduit le mot argotique maghrébin khabta, pouvait avoir un autre sens, celui de se battre ou de se débattre. La cuite, khabta, […] était le signe du refus d’une morale absolue que le FLN imposait à tous les Algériens.  » Passent les tempêtes et le massacre parisien du 17 octobre 1961, qui ne cessera de le hanter :

Peuple français, tu as tout vu
Oui, tout vu de tes propres yeux,
Tu as vu la police
Assommer les manifestants
Et les jeter dans la Seine.
La Seine rougissante
N’a pas cessé les jours suivants
De vomir à la face
Du peuple de la Commune
Ces corps martyrisés […]
Et maintenant vas-tu parler ?
Et maintenant vas-tu te taire ?

B. Mediene rappelle que seule la nageuse Yvette Turlet se jeta à l’eau pour sauver deux Algériens, faisant dire à Yacine qu’« une seule Parisienne peut sauver l’honneur de Paris et des Parisiens. Yvette Turlet est certainement une descendante de Louise Michel !  »

Il revient à Alger en 1962 pour relancer l’Alger républicain. L’Algérie a arraché son indépendance, mais l’euphorie est de courte durée. En 1967, Issiakhem et Kateb publient un journal à Alger, Le Chameau prolétaire. Dès le quatrième numéro, pour la caricature d’un minaret pointé entre deux fusées - l’une russe et l’autre américaine, « troisième voie » oblige -, ils sont en butte à la censure de l’État et de la Mosquée. Yacine, enlevé par un commando de « camarades syndiqués » dans le dernier bistrot ouvert du quartier algérois des abattoirs, est interdit d’alcool et de ce qu’il nommait « poudre d’intelligence », puis séquestré à Tidjka en Kabylie, où il découvre la splendeur de la nature montagnarde. Ses compagnons, venus le délivrer, le voient spontanément en « dernier Mohican du Djurdjura ». B. Mediene rapporte encore comment ils traversent Alger insurgée en octobre 1988 lors de la révolte des « Jeunes Bras » ; Yacine y voit « une ruade de l’Histoire » et salue « cette Alger furieuse, dont la jeunesse ne cesse de battre le pavé pour le lancer à la gueule de tous les maquereaux qui rêvent de mettre la ville sur le trottoir.  » Après sa mort, survenue le 28 octobre 1989 à Grenoble, son corps est ramené en Algérie où l’attend une fatwa du muphti El- Ghazali, sinistre aboyeur importé du Caire où il s’était illustré en mettant à l’index Les Fils de la Médina de Naguib Mahfouz et faisant condamner par ses calamiteux continuateurs l’éditeur et l’imprimeur des Mille et Une Nuits ! Il est inhumé le 1er novembre au cimetière d’El-Alya, où reposent les enfants suppliciés d’octobre 1988.

Huit mois avant son décès, il avait envoyé le 8 mars, Journée internationale de la femme, un message de solidarité : « Éternelle sacrifiée, la femme, dès sa naissance, est accueillie sans joie. Et quand les filles se succèdent […], leur naissance devient une malédiction, car jusqu’au mariage, c’est une bombe à retardement qui met en danger l’honneur patriarcal, et la jeune fille, en grandissant, rend ce danger toujours plus grand. Elle sera donc recluse dans le monde souterrain des femmes. On n’entend pas sa voix. C’est à peine un murmure. Le plus souvent, c’est un silence. Un silence orageux !  » Par-delà sa disparition, on continue d’entendre l’infatigable conteur railler la Gandourie, pays de l’Anafrasie, aux mains des Frères Monuments ; il interpelle, encore et toujours des cimes de ses hauteurs béantes, « tous les pèse-couilles, les peigne-culs et les fouille-merde de la planète [qui lui sont] odieux et [le font] réagir par la mutité de la pierre ou par l’injure portant tous les outrages adressés à tout le monde  » (rapporté par B. Mediene). On entendra longtemps le dérangeant déménageur de poésie, l’étourdissant meneur de jeu des gêneurs, l’exécuteur du testament socratique, proférer à l’envi : « Ali la Pointe et tous les condamnés à mort sont des enfants du polygone [cf. Le Polygone étoilé, Le Seuil]. Mais on peut habiter l’échafaud, sa tête sous le bras. » Kateb Yacine, indéfinissable, échappe aux définitions. Fini, il demeure encore infini. Il vécut écorché vif, il reste écorché mort.

Article publié dans CQFD n° 49, octobre 2007.


[1] Disponible en France chez Robert Laffont, 2006. Signalons aussi le film-entretien avec Stéphane Gatti, Kateb Yacine, un poète en trois langues, ainsi que celui que lui a consacré Kamel Dehane, Kateb Yacine, révolutionnaire permanent.





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |