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CQFD N°050


DÉMOCRATIE À LA MAROCAINE

ON ARNAQUE BIEN LES PAUVRES

Mis à jour le :15 novembre 2007. Auteur : Leïla Zidi.

Bien que les islamistes du PJD [1] soient arrivés en tête aux législatives, un savant découpage électoral a permis la victoire de l’Istiqlal [2]. Le roi a donc nommé Premier ministre le chef de ce parti. Mais qui est Abbas El Fassi ? Le complice impuni d’une escroquerie multimillionnaire : Annajat.

JUIN 2002. El Fassi est ministre de l’Emploi du gouvernement Youssoufi. Sur un plateau de télévision, il annonce une « opportunité historique » à une jeunesse marocaine rongée par le chômage qui ne rêve que de fuir à l’étranger. La société Annajat, basée aux Émirats Arabes Unis et dirigée par un certain Muhammad Ali Pasha, a signé une convention avec l’Anapec [3], offrant 30000 emplois sur des bateaux de croisière. ElFassi s’en porte garant en brandissant un chèque en blanc devant les caméras. Il se déplace même devant le Parlement pour annoncer la bonne nouvelle. Nous sommes en pleine campagne pour les législatives. Aux quatre coins du pays, des dizaines de milliers de jeunes se ruent aux guichets de l’Anapec. 46 000 d’entre eux sont sélectionnés pour passer une visite médicale, ultime formalité avant embauche. Pour cela, ils doivent se rendre dans une clinique casablancaise et débourser neuf cents dirhams, soit plus d’un tiers du Smic. Persuadés d’être sélectionnés, beaucoup de candidats abandonnent leurs études ou même leur boulot, et leur famille s’endette pour payer la visite.
Septembre 2002. Au lendemain des élections législatives (et de la victoire d’El Fassi dans la circonscription de Larache), plus de trace d’Annajat ni du fric déboursé. Le directeur de la clinique dit l’avoir remis à un représentant de la société, qui s’est envolé avec. L’opportunité historique s’avère être l’arnaque du siècle. Pasha n’en était pas à son coup d’essai : il avait déjà fait des dizaines de milliers de victimes dans huit autres pays (dont la Syrie, la Jordanie, le Pakistan, le Kenya…). Et El Fassi le savait. Il en avait été informé par trois ambassadeurs, des syndicats du transport et même par la presse. Les manifestations ne se font pas attendre. Matraques et chiens policiers sont au rendez-vous. Humiliés, au moins quatre jeunes candidats à l’embauche se suicident. Quant à El Fassi, il est nommé ministre d’État sans portefeuille dans le gouvernement Jettou, statut dont le « privilège judiciaire » lui permet d’ignorer les citations à comparaître devant les juges.
Mars 2003. Trois cent cinquante victimes de l’escroquerie occupent un lycée désaffecté à Rabat et déclarent qu’elles ne bougeront pas tant que le gouvernement ne leur offrira pas un emploi stable. « Un emploi ou la mort, dit l’une d’elles, c’est une question de dignité. » Presque toutes les régions du Maroc sont représentées. Les conditions sont dures, les locaux humides, isolés du froid avec du carton. Les occupants mendient à tour de rôle pour assurer la survie et acheter les médicaments de ceux qui tombent malades. Rachid y était. « On voulait que les responsables soient jugés. Moi, j’ai tout abandonné pour Annajat. » Khalid est étudiant en droit des entreprises. Lui aussi a tout plaqué pour les croisières. Avec un sourire douloureux, il décrit les agressions policières. Après un an d’occupation sans soutien, ils sont évacués par la force. Quelques compensations sont distribuées au cas par cas. Certains se voient offrir un visa pour aller trimer sous les serres andalouses. Aujourd’hui, Rachid erre dans les rues d’Almería, en proie à des troubles psychologiques. Khalid vend des bonbons dans un panier d’osier à Rabat.

Pour M’hamed, autre victime exilée en Espagne, la nomination d’El Fassi au poste de Premier ministre est « une catastrophe » : la preuve que « la démocratie marocaine n’existe pas ». « Il a brisé des vies et n’a même pas été jugé. Nous réclamons une enquête ! » Sans vergogne, le nouveau Premier ministre parle de la mission sociale de son gouvernement et promet la création de 250000 emplois par an jusqu’en 2012… Mais la seule chose qu’il soit capable de garantir est la sacralité du pouvoir monarchique. Champion du baise-main de souverain, il a déjà usé ses lèvres sur celle de Hassan II dont il a été deux fois le ministre. Et ces pratiques d’outre-tombe ne sont pas révolues. Sur le bord des routes s’érigent les portraits démesurés du roi, alors que la misère enfle et gangrène villes et campagnes.
Qu’attendaient au juste les Marocains des élections du 7 septembre ? Pas grand chose, à en juger par les 37% du taux de participation. Cette « consultation » aura confirmé que l’amélioration de leurs conditions de vie ne passera pas par les urnes. Dans les mines de Jbel Awam, dans les usines textiles de Rabat et de Fès, dans les centres urbains de l’Oriental et récemment à Sefrou, des révoltes éclatent contre des conditions de travail effroyables, la privatisation de l’eau, la hausse du prix du pain… Avec pour seule réponse la répression. Les charters de touristes occidentaux peuvent affluer sans crainte sur Marrakech et la jeunesse marocaine se noyer par grappes dans le détroit de Gibraltar.

Publié dans CQFD n°50, novembre 2007.


[1] Parti de la justice et du développement.

[2] « L’Indépendance », vieux parti nationaliste.

[3] Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences, présidée par le Premier ministre de l’époque.





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