Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°050
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°050


CHRONIQUE DE GUERRE

DÉCATHLON : À FOND L’INVENTAIRE !

Mis à jour le :15 novembre 2007. Auteur : Marco Leufe.


La mode de la délation refleurissant, je souhaiterais également participer à cette vieille tradition française. Dans la nuit du 24 au 25 octobre, j’ai travaillé en intérim pour le compte de la société Adia, sous-traitant pour Exacod. Cette entreprise spécialisée en inventaires est elle-même sous-traitante pour le Décathlon de Noisy-le-Sec, en banlieue parisienne. Le soir venu, alors que je rejoignais mes collègues amassés devant l’entrée du magasin, l’un d’eux a ironisé sur le fait qu’il y avait peu de « Français » dans l’équipe. En regardant autour de moi, j’ai pu constater que la plupart étaient d’origine africaine ou nord-africaine. Les fans de Brice Hortefeux ne devaient pas être disponibles ce soir-là. Ou peut-être n’ont-ils pas besoin de travailler plus…
J’ai réalisé avec horreur que tous mes compagnons de galère avaient une étiquette collée sur le torse, agrémentée d’un numéro et d’un code barre. Je sortais à peine de l’écoute traumatisante de plusieurs émissions de Daniel Mermet sur France-Inter consacrées aux bidules high-tech de contrôle du cheptel humain. J’ai d’abord gardé mon étiquette collée au bout des doigts, rechignant à me marquer comme une vulgaire marchandise. Puis, penaud, j’ai rejoint le rang.
Tout le monde s’approche pour le discours inaugural. Une chef pose les règles du jeu : « Nous vous demandons d’être très vigilants.[…] Allez vite.[…] Nous avons beaucoup d’argent en jeu. […] Ne parlez pas avec les autres. D’ailleurs, les employés de Décathlon ont eu pour consigne de ne pas parler avec vous. […] Il n’y aura pas de pause. » Un de mes collègues m’explique qu’ils nous font travailler sans le moindre temps mort pour éviter de franchir la barre des cinq heures de boulot. Ce chiffre fatidique nous ferait passer en tarif de nuit, ce que la boîte souhaite absolument éviter. Qu’en est-il vraiment ? Je ne connais pas la loi et j’imagine qu’il en est de même pour la majorité des trimards présents.
Dans le magasin, les cent neuf intérimaires sont bipés les uns après les autres par une employée d’Exacod. Ensuite, chacun reçoit une bipeuse pour enregistrer les marchandises. Le but de l’exercice est de biper tous les articles d’une série tout en les comptant de tête. La machine, de son côté, calcule aussi le total, d’après le nombre d’articles qu’elle a enregistrés. Si on se trompe en entrant le total de fin de série, il faut appeler le chef de groupe pour débloquer la machine et… recommencer. Après un certain temps, on nous enlève la bipeuse et on doit contrôler des séries enregistrées par les autres. Sûrement une technique de management moderne pour détendre l’atmosphère entre collègues…
Nous avons finalement marné de 19h15 à 1h45 sans pause.Histoire de nous donner le goût du travail… Après quelques heures à ce rythme, j’entends le bruit de la bipeuse en continu,ne sachant plus vraiment s’il est réel ou si c’est mon esprit qui déraille. Continuellement accroupi, je ne sais si je vais réussir à me relver. Je regarde les étiquettes de provenance des produits : Vietnam le plus souvent, mais aussi Bengladesh, Indonésie, Thaïlande, Chine, Brésil. M’étonnerait pas qu’ils soient encore plus mal traités là-bas. Je me rappelle avoir participé à une campagne de soutien à des travailleurs de Décathlon en lutte en Asie. L’entreprise les traitait avec le plus grand mépris. C’est ça qu’ils appellent mondialisation, non ?

Article publié dans CQFD n° 50, novembre 2007.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |