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CQFD N°050


VRAIS ENJEUX DU DARFOUR

TCHAD : ON EST CHEZ NOUS ?

Mis à jour le :15 novembre 2007. Auteur : Nicolas Arraitz.

« L’Afrique de papa, c’est fini », badine Rama Yade. C’est sûr ? Les rodomontades de Sarkozy télescopant celles d’Idriss Déby ont mis en évidence la dépendance du Tchad. La fébrilité provoquée par la « triste aventure » de l’Arche de Zoé ne s’explique qu’à la lumière de la géostratégie régionale.

LE TCHAD, pays sahélien enclavé au coeur du continent noir, n’est jamais sorti du giron postcolonial. Une présence permanente de l’armée française (opération Manta en 1983, puis Épervier à partir de 1986) y assure la stabilité des intérêts français malgré une guerre civile larvée. « Le Tchad est la deuxième base militaire française à l’étranger après Djibouti », rappelle Annie Fiore [1], contactée par CQFD. Et ces soldats ne sont pas là pour faire joli:en avril 2006, c’est par le « coup de semonce » des Mirages français bloquant l’avancée d’une colonne rebelle sur la capitale que Déby a été maintenu au pouvoir. Les Français assurent aussi la surveillance et le renseignement aériens au quotidien.
Formé à l’École supérieure de guerre de Paris, le général Idriss Déby est arrivé au pouvoir en 1990, par les armes. C’ est lui qui avait conduit sous Hissène Habré, son prédécesseur, les massacres du Septembre noir (1984), durant lesquels la population du Sud-Est a été particulièrement martyrisée. À l’époque, il est également responsable de la fameuse « piscine à tortures ». Depuis dix-sept ans, sa police politique et ses 5000 gardes républicains font régner la « terreur républicaine », persécutant opposants politiques et villageois du Sud animiste ou chrétien. Il jouit pour cela du soutien indéfectible de la France et de la complicité de la très françafricaine Grande Loge nationale française, dont il est membre. André Fine, de l’association Survie nous écrit : « Les rapports d’Amnesty, de la FIDH et de la commission des droits de l’homme des Nations unies sont éloquents. […] Après la parution du livre Noir Silence. [2], raconte André Fine, dans lequel Déby était traité de tyran sanguinaire, celui-ci a intenté un procès pour “outrage à chef d’État étranger” à l’auteur et à son éditeur. Mais devant l’avalanche de preuves,le plaignant a été deux fois débouté par la justice française, malgré le talent de son défenseur, maître Vergès. » Déby est notamment connu pour l’enrôlement massif d’enfants soldats.

Peu d’enjeux économiques retiennent les troufions tricolores là-bas, selon Annie Fiore. « Le Tchad se trouve classé à la 171e place (sur 176) sur l’indice du développement humain de l’ONU. Depuis le retrait d’Elf en 2000, le consortium qui exploite le pétrole de Doba est aux mains d’Exxon, Chevron, Mobil (USA) et Petronas (Malaisie). Un pipeline, construit entre Doba et le port camerounais de Kribi, a été mis en service en septembre 2003. Cet énorme chantier a bénéficié de garanties de la Banque mondiale, en échange de la promesse qu’une part des profits serait investie localement.La loi tchadienne 001/PR/99 prévoyait le reversement de 10% de la manne pétrolière pour le développement régional (santé, éducation…), un autre 10% revenant à l’État. Cet argent a surtout servi à l’achat d’armement (hélicoptères, entre autres) et à l’embauche de mercenaires de l’ancien bloc soviétique pour manier cette technologie guerrière. »
En 2004-2005, le pays est déstabilisé par des coups d’État à répétition, souvent ourdis par des proches du président, dont ses neveux. Arrivé au pouvoir en s’appuyant sur son ethnie, Déby arrose sa région d’origine (frontalière du Darfour) en armes et prébendes. « La Banque mondiale bloque alors l’argent du pétrole. Déby hausse le ton et menace de fermer les robinets du pipeline. Le 20 juillet 2006, Wolfowitz se rend à N’Djaména pour négocier une sortie de crise », précise Annie Fiore. « L’été dernier, Déby s’est tourné vers la République populaire de Chine [le Tchad était jusque-là en relation privilégiée avec Taïwan], qui vient de racheter la société de prospection canadienne EnCana et prévoit de construire un pipeline à travers le Darfour jusqu’à Port-Soudan. »
Pour la France, l’enjeu est plus géopolitique qu’économique. « L’armée tchadienne est intervenue dans presque tous les coups tordus de la France en Afrique de l’Ouest : Togo, République Centrafricaine, République démocratique du Congo, Congo Brazzaville… », précise Fiore. « Les interventions françaises dans la région ont comme base arrière le Tchad. »
Et Kadhafi ? « Depuis la décision de la Cour internationale de justice de 1994 tranchant le différend tchado-libyen sur les gisements de la bande d’Aouzou, Kadhafi a abandonné ses visées expansionnistes », selon Fiore. « Mais en convoquant des négociations entre rebelles et gouvernement tchadiens, puis entre les différents acteurs de la guerre du Darfour, il tente d’asseoir son rôle d’arbitre, et surtout d’éviter le déploiement d’une force internationale. »
L’opération Eufor, qui prévoit l’envoi d’une force d’interposition européenne (dont une moitié de soldats français, commandés depuis le Mont-Valérien à Paris), est, d’après Fiore, « une lubie, un coup de pub de Kouchner et Sarkozy, qui n’aura aucune efficacité sur le terrain ». En effet, « les bandes armées pratiquant les razzias (les terribles Janjawiids) viennent tout autant du Soudan que de l’Est tchadien. » Et leurs armes proviennent souvent du gouvernement tchadien, donc de la France… « Eufor, avec 4300 soldats sur place et une force de réserve en Europe, sera chargée de sécuriser les camps de réfugiés au Tchad (240000 réfugiés du Darfour, 175000 déplacés tchadiens et 45000 déplacés de RCA) », informe Survie. « En 2004, l’Union africaine a déjà envoyé au Tchad et au Soudan 450 observateurs, 2340 soldats et 815 policiers. Mais il faudrait, pour assurer le succès de ces opérations, que d’une part les Janjawiids soient désarmés, et d’autre part qu’un cessez-le-feu soit signé par les belligérants. Or, ces deux préalables ne sont pas remplis, comme on a pu le voir lors des négociations de Tripoli fin octobre, où manquaient à l’appel deux importantes factions rebelles du Darfour. »
L’équipée Children Rescue avait-elle conscience de pénétrer dans un paysage aussi compliqué et dangereux ?

Article publié dans CQFD n° 50, novembre 2007.


[1] Universitaire, auteur d’ouvrages et d’articles sur la Palestine et le Tchad, dont Rêves d’indépendance : chronique du peuple de l’Intifada, L’Harmattan, 1994.

[2] F-X.Verschave, éd. Les Arènes, 2000.





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