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CQFD N°050


ALLÔ ? ON FERME !

FRANCE TÉLÉCOM BAZARDE SES FONCTIONNAIRES

Mis à jour le :15 novembre 2007. Auteur : Marie-Anne Boutoleau.

Alors que l’entreprise vient d’annoncer des profits records, France Télécom ferme de nombreux sites et relocalise ses activités vers les grandes villes. Objectif : supprimer 22000 emplois [1] d’ici 2008. Vingt-cinq salariés du site de Saint-Malo en font les frais. Reportage.

UNE BANDEROLE « Non à la fermeture », couverte d’autocollants SUD, pend sans conviction sur l’un des deux bâtiments du site. À l’intérieur, une douzaine de fonctionnaires des services recouvrement de factures impayées et prévention contre la surconsommation. En bas, une grande salle vide, dans laquelle traînent trois vieux ordinateurs et des affiches déchirées. Vestiges d’un passé révolu : il y a dix ans, le site était une agence à part entière et comptait deux fois plus d’employés. « L’argument du patron pour fermer le site, c’est une baisse d’activité », explique Patrick. Mais il ajoute aussitôt qu’avec cinquante-cinq ans de moyenne d’âge, « on nous dit qu’on est trop vieux ou trop payés, ou alors qu’on n’a pas fait nos preuves. Mais le problème, c’est qu’on nous change de boulot tous les deux ou trois ans. La dernière fois, c’était en juillet de l’année dernière, et là on nous annonce à l’automne que ça va fermer. » Dans les couloirs, les affiches d’une ancienne campagne publicitaire de France Télécom, avec des images du monde entier et le slogan « Le futur et toutes les raisons d’y croire ». « Tu vois, on est cernés d’affiches qui nous disent qu’on peut s’installer partout. On te fait rêver, mais pour nous ce n’est pas possible : on nous oblige à aller sur Rennes. » Car la plupart ont intégré la fonction publique avec dans l’idée de revenir vivre et travailler au pays. Tous ont commencé leur carrière à Paris ou dans une autre ville et ont dû patienter plusieurs années pour revenir à Saint-Malo, après plusieurs déménagements. « Le sacrifice, on l’a déjà fait en intégrant la fonction publique, mais on nous en redemande aujourd’hui. » Ils sont désespérés à l’idée d’avoir à se taper au moins deux heures de trajet pour se rendre à Rennes, avec pour seul horizon de passer des journées entières au téléphone avec un casque vissé sur les oreilles et des horaires compliqués. « À notre âge ! », s’exclame Ghislaine.
Pour ces fonctionnaires, l’objectif de France Télécom est clair : « Ils veulent se débarrasser de nous. Il faut qu’on se décourage avec des temps de transports assez longs et puis que ce qui doit arriver arrive, c’est-à-dire qu’on craque ! » prédit Ghislaine. « Leur idée est que les gens chercheront eux-mêmes d’autres solutions, et qu’en mettant la marche haute, la moitié va abandonner », explique Patrick. Ainsi, l’objectif des 22000 départs d’ici 2008 serait atteint. Tous les moyens semblent bons pour y parvenir. Chantal poursuit : « Avant, on travaillait un samedi sur deux, pour faire comme dans les autres services. Du jour au lendemain, ils ont décrété qu’il ne fallait plus qu’on travaille le samedi, qu’il fallait prendre toutes les heures du samedi pour les répercuter dans la semaine. » Ghislaine renchérit : « C’est des changements d’horaires pour déstabiliser le personnel. » Chantage ? Harcèlement ? La direction dément. Mais quand deux syndicats, SUD et la CFE-CGC, ont constitué, au niveau national, un « Observatoire du stress » [2], leur site a été interdit d’accès depuis les postes de travail dans les deux jours qui ont suivi.

Fonctionnaires dans une entreprise privée, les salariés malouins de France Télécom, issus pour certains du technique ou anciens « lignards », sont dépités. « On a encore la mentalité PTT, on est tous issus de la fonction publique », soupire Colin, qui explique qu’aujourd’hui l’entreprise cherche à recruter des jeunes sortis des écoles, « formatés avec le discours client très à la mode ». Lui ironise sur l’obligation qui lui est faite, ainsi qu’à ses collègues, de « s’imprégner de la culture Orange ». Le « chargé de communication et relations presse » de la direction régionale, lui-même fonctionnaire, explique que les Malouins vivent encore dans la « nostalgie du fonctionnement de la fonction publique » alors que l’entreprise doit faire face à des « révolutions » majeures. Bonhomme, il poursuit : « La fonction publique n’a jamais garanti la stabilité de la résidence » [3] « Sensible » aux préoccupations de ses salariés, France Télécom a mis en place des « cellules d’écoute et d’accompagnement » [vers la sortie ?] en interne, à destination des salariés angoissés, pour les aider à « trouver un équilibre entre contraintes personnelles et besoins de l’entreprise » [sic]. À ne pas confondre avec les besoins personnels et les contraintes de l’entreprise…

Il est difficile pour les salariés de ce site marginalisé de se faire entendre, d’autant que les autorités politiques locales se moquent de ce qui leur arrive. Une journée de grève a tout de même mobilisé le 27 septembre dernier 40 à 50% des personnels de la région et une manifestation a réuni 750 salariés venus de Bretagne et des Pays de la Loire. Deux cents d’entre eux ont réussi à envahir le hall de la direction à Rennes, empêchant la tenue du comité d’entreprise. Les plus motivés sont prêts à recommencer. Si le déménagement devait se faire en janvier, la perspective de l’ouverture d’une plateforme de 400 télé conseillers à Rennes pourrait offrir un répit de quelques mois aux Malouins. Fataliste, Colin note : « On n’aura gagné que du temps. Ça va ressurgir avec les voeux de nouvelle année. » Pendant ce temps, l’entreprise plastronne : son PDG vient d’annoncer des profits s’élevant à huit milliards d’euros sur l’année écoulée. Et le chargé de com’ de la direction régionale analyse finement : « On vit une période à la fois fascinante et troublante. Fascinante, parce qu’on aime le voyage–et ici on voyage dans l’environnement économique–, mais troublante car elle est très changeante et qu’il est parfois difficile d’accepter les contraintes liées au changement. » Ce qui est troublant, c’est le cynisme du bonhomme. Ce qui est fascinant, c’est de se prendre à rêver que les salariés du site de Saint-Malo lui ferment son claque-merde.

Article publié dans CQFD n° 50, novembre 2007.


[1] France Télécom envisage de supprimer 22000 postes actuels sur le groupe (dont 18000 en France) et annonce vouloir recréer 5000 nouveaux postes (précaires ?), ce qui ferait une diminution d’effectifs réels de 17000.

[2] www.observatoiredustressft.org

[3] À France Télécom, les salariés fonctionnaires ne peuvent pas refuser une mobilité en invoquant une modification du contrat de travail et ainsi espérer des indemnités en cas de licenciement. Pour eux, pas d’alternative : ou accepter la mobilité ou démissionner. Et dans ce cas, c’est sans accompagnement,même avec 30 années d’ancienneté…





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