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CQFD N°050


MILIPOL, ORGIE SÉCURITAIRE

ASSIÉGÉS DANS LEUR SALON

Mis à jour le :15 novembre 2007. Auteur : Gilles Lucas.

Comme tous les deux ans, Milipol, le salon des armes légères réservé aux professionnels de la sécurité, s’est tenu en octobre à Paris. Il aura encore une fois rassemblé le ban et l’arrière-ban des tortionnaires qui, réels ou virtuels, sont avides de technologies dernier cri. Le clébard de CQFD rôdait au milieu des déjections.

REGARDE ÇA, LE GARDE DE MAIN est effacé ! On dirait un HP-SD transformé en SK-MP. C’est vraiment le truc parfait en Mout [1]. Avec un chargeur pareil, imagine ! Tu peux mettre 60 N L [2]. » Il a une vingtaine d’années et sautille d’un pied sur l’autre. Dans sa main,un pistolet-mitrailleur. Il épaule, ajuste son oeil dans la lunette-laser. Pose l’engin sur le comptoir, le reprend d’une main, vise le sol et s’adresse aux deux vendeurs en cravate. « Chez Brugger,ils ont une autre prise en main. » Les loufiats sourient. Il se tourne, les yeux brillants, vers son père qui, comme pour s’excuser, s’adresse au Bouledogue rouge qui observe la scène : « C’est mon fils ! Il est complètement passionné. J’avais une matinée de libre, il voulait que je l’accompagne. » Son allumé de fils l’attrape par le bras : « Viens, on va voir Herstal ! ». Un des commerciaux dit à son collègue, qui acquiesce : « Il y a vraiment des cinglés. » En voilà deux qui crachent dans la soupe ! Ils ne sont pas tous là, mais ils constituent la majorité des visiteurs et des marchands de ce salon Milipol : cinglés à gueule de braves gens caressant la nouvelle bastos électrique,minettes à balconnets vantant la puissance de pénétration d’une balle high-velocity, jeunes adultes tripotant les menottes sans chaîne, bons pères salivant sur les appareils de numérisation du flux sanguin… Un gros type d’une soixantaine d’années caresse un flingue de fabrication israélienne, le met à la ceinture, dégaine promptement et dit à bobonne : « Tu vois, le chien est raccourci, il accroche pas la veste. C’est super ! ».
Mais qui sont-ils, ces spécimens ? On devine une masse de ratés et de pleutres : le maton qui a échoué au concours de la police, le vigile qui n’a pas réussi l’examen pour être maton, le flic qui a foiré ses études de droit. Mais pour tous, l’important est de rester du bon côté du manche. Ils sont là parce que c’est la guerre.Ils la veulent,ils y jouent,ils se la pètent Rambo, mimant des gestes d’audace et rêvant de combats.Mais pas un d’entre eux n’aurait le courage de ne pas être du côté de la force et des lois. Le man in black en costard Armani qui a pris en photo un robot téléguidé se déballonne quand le vendeur lui dit que c’est interdit. « OK ! J’efface tout de suite les images », dit-il tout penaud. Autour de lui, à flux tendu, la foire vomit partout son matériel de surveillance, ses caméras à infrarouge,ses appareils de numérisation. Plus loin, un type s’acharne à coups de batte contre un autre type, stoïque, caparaçonné dans une tenue anti-émeute. Là-bas,un petit attroupement s’ébaudit devant le dernier produit d’une société israélienne : un mirador fixé à une remorque et qui se déplie automatiquement. Il fallait y penser ! Un ange (de la mort) passe…

Les logistiques rassemblées ici ne sont pas destinées à l’affrontement entre armées, mais à la guerre menée par ceux qui ont le pouvoir dans et contre cette société peuplée de suspects et d’ennemis polymorphes.Adapté à un « public » occidental amolli par le « droit-de-l’hommisme », le concept vendeur est dorénavant la non-létalité supposée du produit proposé : « aucune séquelle irréversible ». C’est vrai que cette non-létalité a deux avantages : donner la possibilité aux « forces de sécurité publique » de dégainer flashball et taser à leur convenance et éviter que la clientèle privée ne s’entretue – ce qui serait finalement contre-productif. Une vidéo montre l’utilisation d’un nouveau flingue qui propulse à 430 kilomètres-heure un gaz incapacitant. La cible ? Dans une pièce étroite comme une cellule, une femme attifée avec une tenue de prisonnière s’effondre sèchement sur le sol.
Soudain, au-dessus des têtes, un courant d’air : un mini-hélicoptère survole les allées. Celui-là filme ; d’autres seront armés. Que peuvent donc enregistrer ces drones, ces caméras endoscopiques, ces robots rampants, tout ce déploiement high-tech ? Le plus souvent, des choses terribles : des bandes juvéniles en train de renverser des poubelles ou de se rouler un joint, là, sous les bosquets (elles seront repérées grâce au détecteur de chaleur). En plus d’un armement redoutable composé de pierres et de bâtons,et même parfois de canettes pleines d’essence, l’ennemi dispose de moyens de communication sophistiqués : forfaits SFR et portables qui prennent des photos. L’horreur !
Un conciliabule entre trois professionnels du kill-business : « Notre conversation était très conviviale », assure l’un d’eux. On les voit là, autour de la table, dans un brain-storming où la mise de départ est « comment faire mal » et où toutes les surenchères sont ouvertes.
Le mâtin cramoisi s’éloigne en reniflant. Il se réconforte en pensant que les pathologies mentales hautement rentables de ces assiégés ne sont que fantasmes. Une fois dehors, il jette un oeil autour de lui : dans l’immédiat, aucune attaque massive ne risque de venir effacer d’un seul coup tout ce charmant petit monde.

Article publié dans CQFD n° 50, novembre 2007.


[1] Abrégé de Mout-Fibua : « Tactital urban warfare », tactique de guerre des rues.

[2] Balles non létales.





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