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CQFD N°050


QUAND FAUT Y ALLER, FAUT Y ALLER !

VOYAGE CHEZ LES GOUROUS DE L’« EMPLOYABILITÉ »

Mis à jour le :15 novembre 2007. Auteur : Fabien Georges.

Au lieu d’accompagner un ministre quelconque dans sa rituelle visite éclair au pays des chômeurs, notre reporter pousse l’inconscience professionnelle jusqu’à pointer au chômage pour de vrai. CQFD, c’est un peu l’Auto-Plus de la précarité, la notation en moins.

LES MANIGANCES de reporter-chômeur finissent par aboutir. Me voilà convoqué par un froid jeudi de septembre pour une « action-formation » dans une petite ville ardéchoise. Avant d’en arriver là, je n’ai pas eu de mal, il faut bien l’avouer, à me procurer une attestation Assedic et des fiches de paie imprimées par un employeur complaisant.
Un vendredi d’août, l’agent Assedic a « calé » un entretien avec un conseiller ANPE dès le jour ouvrable suivant, lundi. C’est ça, la comparution immédiate. Ce qui pose problème quand on n’a rien prévu pour garder le petit coloc’ âgé de six mois. Une amie s’est déjà fait enguirlander pour s’être rendue à un entretien avec son bébé : un demandeur d’emploi doit être 100 % dispo, ce qui n’est pas possible avec un pitchoun dans les bras. Au téléphone, un agent ANPE, à qui je propose de venir avec le petit ou de reporter l’entretien, me fait la leçon : « Mais quand vous avez pris rendez-vous, vous ne saviez pas que vous aviez un enfant ? » Courtois, je lui réponds que bien sûr que si, mais le logiciel des Assedic obligeait l’agent à programmer un rendez-vous pour « le jour ouvrable suivant ». « Ah oui, c’est vrai, reconnaît-elle. Venez donc avec votre bébé. Il est sage au moins ? »
La conseillère qui me reçoit est tout sourires. Mais à mon grand désespoir, elle dit devoir m’inscrire dans un « atelier-formation » et tente de me consoler : « Il y a dixsept ateliers différents. Vous en trouverez bien un qui vous intéresse ! » Jeudi. Muni d’une convocation et d’une irritation manifeste, me voilà pénétrant, à 8h59, dans un local associatif. Un zigue m’explique que « pour l’atelier ANPE, c’est au second ». Je monte des escaliers qui me rappellent Grozny sans jamais y être allé. Au second, je vise la raison sociale de mes hôtes sur une porte : un truc avec « association », « formation » ou « insertion » et peut-être même « chômeurs ». Je suis le dernier arrivé. Quatre femmes attendent déjà. Le formateur se ramène. C’est le zigue qui m’a accueilli en bas. Il propose qu’on se présente. Mes camarades obtempèrent en détail (nom, prénom, adresse, âge, statut marital, vie professionnelle, etc.), je me limite à un « Moi, c’est Bob ». Léger rictus du formateur. Qui tente de nous prouver que cet atelier-formation, c’est bien pour nous. Il ausculte nos CV. Au moins cinq secondes chacun. Conclusion : « Ah… Vous avez bien fait de venir ! Sur quoi voulez-vous travailler aujourd’hui ? » « Ben, sur nos CV », hasarde l’une d’entre nous. « Euh, non, un CV, ça se refait en cinq minutes, on va plutôt travailler votre portefeuille de compétences. » Personne ne moufte, craignant de ralentir le processus. La conseillère ANPE m’a prévenu, « ça commence à 9 heures mais ça finit quand ça finit, vers midi en général ».
On démarre avec un exposé laborieux sur le savoir-faire et le savoir-être. Le formateur-instructeur égraine les aphorismes (« La chance aide parfois, le courage toujours ») et les conseils (« Si votre projet professionnel ne coïncide pas avec les rêves de vos parents, il faut lire […] ») À 10 heures, place au portefeuille de compétences. Ce portefeuille, nous explique le formateur-gourou, ça sert à se mettre dans la peau d’un employeur pour lister les compétences qu’il attend d’un employé (promis, cher lecteur, la prochaine fois, je raconterai un stage pour employeurs qui se mettent dans la peau de leurs employés). Le formateur nous file un livret d’exercices. Premier exercice : lister les compétences qui nous semblent importantes dans nos professions respectives. Deuxième exercice : recopier ces compétences sur une encyclopédie des métiers de l’ANPE (et attention, « journaliste », c’est pas pareil que « journaliste sportif »). Troisième exercice : deviner sur des petites annonces les compétences attendues par les employeurs (en fait, cet exercice n’est pas à faire car on n’a pas de journaux de petites annonces). Quatrième exercice : faire la synthèse des deuxième et troisième exercices. Et après ? Après c’est fini. Aussi, et comme j’ai toujours envié le fini-parti des éboueurs marseillais, je suis à fond. Premier exercice : plié en deux minutes. Le second : en cinq minutes, le temps de récupérer l’encyclopédie. Le troisième : n’est pas à faire. Le quatrième, ben le quatrième… « Pardon, comment fait-on la synthèse de la page 18 si on ne fait pas l’exercice de la page 14 ? – Euh, ah, euh, oui… Vous n’avez qu’à écrire les compétences qui vous semblent utiles. – C’est ce qu’on a déjà fait, non ? – Euh, euh, alors, vous n’avez plus qu’à les recopier. » Recopions.
Il est 10 h 30. Je relève la tête pour voir où en sont mes camarades. Elles n’en sont encore qu’au début, car l’essentiel, je m’en rends compte, n’est pas dans le livret, il est dans l’échange verbal avec le formateur-contrôleur, lequel est tout sourires. Il popularise sa vision du monde : « Le chômage avec un enfant, c’est embêtant. » Parce qu’il n’y a plus assez de sous pour payer la cantine ? Non, « parce que le chômage devient vite un mode de garde ». Sa vision du monde, c’est celle du café du commerce en face du siège du Medef : « Ce qui est embêtant avec le chômage, c’est qu’on n’a pas de contraintes, on n’a pas besoin de se lever à 6 heures du matin. » Pas de réaction. Au contraire, mes petites camarades intériorisent à bloc. Dans leur bouche, ça donne : « Je compte percer comme auxiliaire de vie. » Ou encore : « C’est surtout que dans ma branche il faut que je sache m’adapter. » La séance tourne à la thérapie de groupe. Le formateur-coach réconforte et invite à revenir jeudi prochain. Il est déjà 11 heures quand ma voisine (la chouchou, c’est la deuxième fois qu’elle vient) se lève : « Il faut que j’aille chercher mes gosses. » Je me lève avec elle : « Moi aussi, faut que j’aille à la crèche. C’est où qu’on signe ? »

Article publié dans CQFD n° 50, novembre 2007.






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