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CQFD N°011


Par la foule emportée…

Une belle émeute

Mis à jour le :15 avril 2004. Auteur : Nicolas Arraitz.

Quand la misère te prend à la gorge, il faut partir (voir CQFD n°10) ou alors se bagarrer sur place. Il y a quinze ans, la réjouissante émeute déclenchée en Grande-Bretagne par la « Poll-Tax » de Thatcher démontrait la vitalité de cette option. Continuons à chercher. La vie finit toujours par sourire à celui qui sait que la dignité, ce n’est pas tendre l’autre joue.

Un jour, je suis parti en Angleterre et la misère m’y a rejoint. Dans un sous-sol avec soupirail sur voie ferrée, je me souviens de ce compteur électrique qui me narguait. La chose ne fonctionnait qu’en y introduisant des pièces de cinquante pence par une fente. Tant que tu avais deux pièces octogonales en poche, tu pouvais prétendre à une douche chaude. Mais si par malheur ton crédit s’épuisait en cours d’opération, il fallait sortir tout savonné à la recherche d’une piécette. Pire : si tu avais oublié de faire la monnaie, il fallait sortir tout fumant dans la rue, ou aller sonner chez le voisin de palier. Et ça, ça fout la haine. Autant que les prélèvements automatiques de France Télécom ou le contrat qui t’attache à ton portable comme à un boulet électronique. Le sentiment qui t’envahit est celui d’être réduit en servage. Alors, quand les conditions de vie se détériorent tellement que les gens se jettent dans les rues, tu rejoins la foule pour t’y réchauffer. C’est ce qui m’est arrivé à Londres en 1989. Deux siècles après la prise de la Bastille, Maggie Thatcher écrase le bas peuple avec une arrogance à couper le souffle : elle a mis en déroute les mineurs, elle a surendetté les foyers en leur faisant miroiter l’accès à la propriété avant d’augmenter les taux d’intérêt, et maintenant elle assomme la plèbe avec une taxe féodale, la Poll-Tax. Avec cet impôt local calculé par tête de pipe, un aristo résidant seul dans un palace allait payer quatre fois moins qu’une famille de quatre entassée dans un taudis. De plus, cet impôt étant géré par les mairies, c’est dans les zones pauvres que les taxes seraient les plus lourdes… pour pouvoir financer les services dont les pauvres ont besoin. Logique : les riches ont des nounous, ils n’ont pas besoin de crèches ni de centres sociaux, ils paieront donc moins d’impôts. Les pauvres, eux, financeront eux-mêmes leurs éducateurs et leurs flics de proximité…

La rue anglaise répond à cet affront avec énergie. Des échauffourées éclatent dans les quartiers déshérités et les villes sinistrées du Nord. Puis une grande manif nationale est convoquée à Londres par un samedi après-midi ensoleillé. Venus de tout le pays, des centaines de milliers de serfs mécontents se rassemblent. Je n’oublierai jamais ces mamies de Liverpool, avec leur banderole réclamant le retour de Robin des Bois. Immense cortège, où se côtoient l’expérience des vieux et l’énergie des jeunes. La violence éclate dès que possible. On commence par lapider la résidence de Thatcher, puis on s’en prend aux boutiques de luxe. Les flics sont vite débordés. Quand ils se précipitent pour ceinturer un casseur, celui-ci s’engouffre dans la manif, qui se referme comme une huître derrière lui. Quand les flics osent y pénétrer, la foule des papis, des mères de famille et des enfants s’ouvre sous leur poussée, mais en s’ouvrant, elle dessine un labyrinthe goguenard où ils s’égarent, à l’exact opposé de là où a disparu leur proie. Sur Oxford Circus, une vieille dame me prend par le bras pour me sauver d’une charge policière. « Ne courez pas, jeune homme, vous n’avez rien à vous reprocher. » Nous nous éloignons d’un pas paisible au milieu du tumulte, des bousculades et des vitrines éventrées. « Cette loi est décidément trop injuste, n’est-ce pas, jeune homme ? » À la nuit tombante, il n’y a plus de cortège, mais les rues sont encore noires de monde. Un monde curieux et bavard qui arpente le West-End en chantant à tue-tête, en investissant les pubs et en provoquant mille fois plus de flirts qu’un samedi soir ordinaire. Étrange sensation de liberté qui nous fait réaliser à quel point d’habitude ces rues ne nous appartiennent pas. Paniquée par cette joyeuse fronde, l’autorité ordonne la fermeture immédiate des bars. Erreur fatale ! Les flics qui font irruption dans les pubs sont reçus par des hordes de fêtards hypersensibles, qui ne supportent pas qu’on vienne interrompre pareille célébration. Plus d’un bobby sort de là le visage lacéré par les furies qu’on prétend expulser du paradis. Et la foule massée dehors les accueille avec de cruels quolibets… La presse du lendemain comptabilise les blessés, mais aussi les nombreux cas de crises nerveuses et de dépressions parmi les forces de l’ordre… Et elle vitupère les bas instincts de la foule en délire. Et c’est vrai : la fête a été splendide. La Poll-Tax va être abolie et le règne de Thatcher touche à sa fin, mais le plus important, c’est l’enthousiasme général qu’aucun participant n’oubliera jamais. À ceux qui doutent de nos chances de succès, il faut raconter ces beaux jours et leur dire que la vraie victoire est dans le plaisir qu’on prend à se bagarrer. Ce jour-là, nos bas instincts ont réveillé la confiance en soi d’une populace devenue reine. Une foule aux antipodes de celle des jours vulgaires, livrée à la bestialité des moutons allant se faire tondre. Une belle émeute ? L’essayer, c’est l’adopter.

Nicolas Arraitz

Publié dans CQFD n°11, avril 2004.






>Réagir<

> Une belle émeute
Eric | 29 avril 2004 |
Bonjour,à la lecture de ce texte je sens la joie m’envahir:enfin un autre discours que celui de notre ronflant 7-8 de France-Inter,que l’on pourrait tout aussi bien appeler la voix du medef !Merci à cqfd d’exister.Je suis lecteur de Charlie-Hebdo,et vos articles précis avec leur mordant complètent mon information,me donnent l’envie,plus que jamais de me battre à mon niveau(je ne suis qu’un petit musicien-meme pas intermittent !),m’éloignent d’un fatalisme social et de la solitude destructrice(auto-destructrice devrais-je écrire !).Il serai bien qu’un deces jour on puisse parler du sort réservé à la culture en Lorraine mais aussi dans toute la France et en particulier de la musique classique et jazz et de ses bienfaits souvent méconnus ou dénigrés.La situation sociale des petits profs-musiciens est désastreuse,télement ,qu’à 46 ans me voiçi contraint de déposer un dossier de surendettement !Eric à Nancy.
 

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