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CQFD N°050


LES VIEUX DOSSIERS D’IFFIK

LA PRISON DANS LA PRISON

Mis à jour le :15 novembre 2007. Auteur : Iffik Le Guen.


Pour ce troisième épisode consacré aux princes de la belle, le Vieux Dossier se penche sur les chausse-trappes imaginées par l’institution pénitentiaire pour garder ses clients au chaud.
Sous l’Ancien Régime, la sanction est assurée par le supplice, pas par la prison, qui est alors un lieu de détention préventive ou de relégation. Située en pleine ville, elle est ouverte sur l’extérieur, ses bâtiments n’ont pas pour vocation exclusive l’enfermement et les évasions sont monnaie courante. L’essentiel est de mettre en scène l’étendue du pouvoir royal : les hauts murs doivent inspirer la crainte au petit peuple pour le dissuader d’enfreindre la loi et l’ordre. Pour le reste, il s’agit de parquer, non pas à l’intérieur mais à proximité, la multitude des miséreux et déviants de tous poils.
L’avènement de l’État Nation, centralisé, rationnel, plus ou moins démocratique, s’accompagne d’une théorie et d’une pratique des conditions carcérales. Ce sont les Anglo-Saxons qui fournissent les billes. Enfermement cellulaire et panoptique : la taule est construite suivant un plan circulaire, avec au centre un mirador qui permet de surveiller tous les détenus placés dans des cellules individuelles. Voilà garantis la rigueur de la punition, la prévention des évasions et l’arrêt de la contagion criminelle. La responsabilité de l’architecte comme « premier fabricateur de l’instrument du supplice » [1] est alors entièrement engagée. Défendu par nombre de philanthropes (malgré l’augmentation vertigineuse du taux de suicide du fait de l’isolement), le projet s’avère néanmoins impossible à financer et devient d’autant moins intéressant que les évasions sont rares et que la geste coloniale naissante ouvre un boulevard haussmannien à la déportation en masse des classes les plus pauvres. Notons simplement qu’en France les prisons de la Santé et de Fleury-Mérogis sont bâties sur ce modèle délétère et que l’enfermement cellulaire systématique, sous couvert de préoccupations humanitaires, faisait partie des promesses du candidat Sarkozy, reprenant ainsi l’esprit des lois de 1875 et 1885 contre les multirécidivistes.
Le durcissement du régime de détention et l’abandon des intentions réformatrices intervient sous la Ve République, qui a maille à partir avec des détenus de droit commun de plus en plus nombreux, de plus en plus politisés et de moins en moins dociles. En 1967, le statut de DPS (détenus particulièrement signalés) est créé. L’ordre sécuritaire du mitard et de la matraque s’installe contre tous ceux qui contestent la prison. Les années 70 sont marquées par la radicalisation des soulèvements de prisonniers, l’instauration des quartiers de sécurité renforcée ou QHS et l’évasion rocambolesque de Jacques Mesrine de la prison de la Santé en 1978. « Ce type nous a eus avec sa ruse, son intelligence, son sens inné de l’observation. Neuf fois sur dix, quand on allait discrètement regarder dans l’oeilleton de sa cellule, il se retournait, comme s’il avait un sixième sens. » [2] Étonnant, non ? Un nouveau tour de vis (fouilles et transferts intempestifs, contrôle tatillon des visites, dispositifs modernes de surveillance, de détection et d’alerte) est pratiqué contre les DPS incarcérés dans les centrales. Cet attirail n’empêche pas Michel Vaujour de réussir, en 1986, la première évasion par hélicoptère au nez et à la barbe du contrôle aérien parisien. En 2002 et 2003 apparaissent deux nouvelles structures inter-services (flics, matons, pandores, RG) destinées à prévenir toute tentative d’évasion grâce à l’espionnage humain et électronique des DPS et de leur entourage : état-major de sécurité, bureau du renseignement pénitentiaire. Sans compter les filets anti-hélicoptères, les brouilleurs de portable, la biométrie. Encore raté ! En 2003, un commando fait sauter « la moitié de la prison de Fresnes »[2] pour libérer Antonio Ferrara. En 2007, une équipe découpe à la disqueuse thermique les portes du quartier d’isolement de la prison de Grasse avant d’exfiltrer Pascal Payet par hélicoptère. Philosophe, un surveillant lâche : « Si on continue à se bunkériser, ils viendront avec un char d’assaut. »[2]

À relire, Au pied du mur, collectif, L’insomniaque, 2000.

Article publié dans CQFD n° 50, novembre 2007.


[1] Histoire des prisons en France, collectif, Privat, 2002.

[2] À lire pour les anecdotes, Ils se sont fait la belle, Frédéric Ploquin, Fayard, 2007.





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