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CQFD N°050


AFFREUX, STAL ET MÉCHANT

L’HOMME À LA CAMÉRA

Mis à jour le :15 novembre 2007. Auteur : Anatole Istria, Iffik Le Guen.

La dernière édition du festival « Écritures et résistances », organisé par la médiathèque Lucie-Aubrac de Ganges (Cévennes), était consacré aux héritiers de la classe ouvrière. CQFD représentant son avenir radieux, on a attrapé au vol René Vautier, cinéaste bientôt octogénaire mais toujours globe-trottant et on lui a brossé la crinière dans le sens du portrait.


QUEL CINÉASTE AU MONDE a poussé la conscience professionnelle jusqu’à vivre pendant cinquante ans avec un éclat appartenant à l’objectif de son outil de travail fiché à la base de son crâne ? René Vautier, parti rejoindre les maquis du FLN pour témoigner que c’était bien une guerre que menait la France en Algérie et qui, lors d’un accrochage avec les paras, ne doit la vie qu’à sa caméra déchiquetée par l’impact des balles. Mais commençons par le début.

Devenu pacifiste et héros de la Résistance dûment labellisé après avoir taquiné la grenade contre l’occupant à l’âge de quinze ans, il est poussé par ses anciens copains du « clan Madec », de Quimper, vers une formation en cinéma pour continuer le combat avec d’autres armes. Avec son premier film, Afrique 50, commande de la Ligue de l’enseignement, René Vautier taille un costard sur mesure au « rôle bénéfique de la colonisation française » : la première séquence montre les gestes ancestraux des femmes qui pilent le mil au milieu des bambins, puis transite brutalement sur les villages rasés, les habitants sommairement exécutés pour impôt impayé. Afrique 50 est censuré et le réalisateur condamné à un an de prison. « Quand le ministère des Affaires étrangères m’a rendu la copie quarante six ans après, ils m’ont dit qu’ils l’avaient diffusé dans plus de cinquante pays pour montrer qu’un mouvement anticolonialiste avait existé très tôt en France, et ça, c’est une chose qui m’emmerde un peu. »De retour en France, plus précisémentdans sa Bretagne natale, il accompagne par ses images la révolte des ouvriers de ce vaste chantier à ciel ouvert qu’était le Brest d’après-guerre. Le destin du film qu’il y tourne, « Un homme est mort » [1], résume au plus près sa pratique du cinéma d’intervention sociale : au bout de 150 projections devant des piquets de grève, dans des bars ou des patronages laïques, la pellicule s’autodétruit lors de la dernière séance à Paris. « Un film sur la lutte de ceux à qui on refuse le droit de parole ne vaut que s’il est diffusé immédiatement. »
Ainsi, le principal ennemi de René Vautier fut la censure, d’où qu’elle vienne. Et elle est venue d’un peu partout, valant à Vautier le titre enviable de cinéaste le plus censuré. Avant même la fin de la guerre d’indépendance en Algérie, il est détenu et torturé en Tunisie pour avoir refusé de couper un plan qui déplaisait à un ponte local du GPRA. « Après la guerre,j’ai tenu à montrer aussi les horreurs commises par le FLN, et le ministre de l’Intérieur de Boumedienne a déclaré qu’il fallait arrêter Vautier parce qu’il est communiste. » En France, tous ses documentaires sur la guerre d’Algérie sont interdits et son docu-fiction, Avoir 20 ans dans les Aurès, obtient un visa de justesse, parce que primé à Cannes. Mais il n’est diffusé ni en salles, ni à la télévision. « En 1973, j’ai fait une grève de la faim de 31 jours pour qu’on reconnaisse au cinéma le droit d’expression, pour que la commission de censure soit obligée de motiver ses décisions en dehors de tous critères politiques. » La commission capitule en rase campagne, mais la télévision, elle, joue la montre : en refusant de certains projets par des producteurs. L’infatigable anticolonialiste est également un soutien indéfectible aux grèves et aux colères bretonnes.

En 1974, les 800 prolos de l’usine de caravanes SEMM, à Trignac (44), sont licenciés parce que l’entreprise Trigano décide de délocaliser la boîte en Ardèche afin de bénéficier des abattements de charges. Vautier est réquisitionné par les grévistes pour filmer l’occupation de l’usine. « Lors d’une manif à Saint-Nazaire, où j’avais voulu filmer les CRS de près, je me suis retrouvé à courir complètement aveuglé par les gaz lacrymo… dans la direction des flics. Les ouvriers sont accourus pour me récupérer et les CRS ont reculé, croyant avoir affaire à une charge. Quand j’ai demandé aux ouvriers pourquoi ils avaient pris ce risque, ils m’ont répondu :“Parce que tu es à nous, maintenant !” ». Il filmera la grève pendant un an, ce qui donnera le morceau de bravoure prolétarienne Quand tu disais Valéry. Après 1981 vient l’ère des intimidations. « En 1985, quand Le Pen a fait un procès au Canard Enchaîné qui a révélé son passé de tortionnaire, la défense a demandé la projection d’un de mes films où un Algérien évoque son interrogatoire par cet officier qui le tance : “Toi, tu vas parler sinon je ne m’appelle plus Le Pen.” Finalement le juge n’en a pas tenu compte à cause de la loi d’amnistie couvrant les crimes de la guerre d’Algérie. Mais, juste après, les menaces de mort contre moi et ma famille ont commencé, puis le local où je stockais mes bobines a été dévasté par un groupe de types jamais identifiés. » Par ailleurs, son soutien à la lutte anti-apartheid et aux Palestiniens lui vaut de solides animosités. En février 2004, Vautier projette Avoir 20 ans dans les Aurès en Israël, devant un public composé en partie de refuzniks sous étroite surveillance. « Des insoumis israéliens ont été obligés de grimper en douce à la fenêtre de ma chambre d’hôtel pour me passer une cassette d’une version du Déserteur de Boris Vian en hébreu. » Ariel Sharon aurait déclaré : « Des gens comme Vautier, il faudrait les liquider ! » Il faut dire que sa mauvaise presse en Israël date de 1996, moment où il apporte son soutien en qualité de témoin de moralité à Roger Garaudy alors que celui-ci est jugé pour négationnisme. Assimilé à l’universitaire, il est la cible de violentes attaques. « Il y a eu une campagne de presse contre moi, même Vidal-Naquet me traitait d’antisémite. J’ai eu des menaces de mort là aussi. »
Mais pourquoi Vautier, l’athée breton, a-t-il tenu le « bâton merdeux » de Garaudy, le stalinien protestant converti à l’Islam – et lauréat du prix Kadhafi des droits de l’Homme (sic) en 2002 ? Longtemps ces deux-là ont été compagnons de route et Vautier connaissait le parcours de Garaudy qui avait été interné dans les camps vichystes d’Afrique du Nord. Mais c’est surtout parce que toute censure lui est viscéralement insupportable, y compris celle qu’instaure la loi Gayssot. Cela lui vaut la haine du sénateur communiste biterrois, ami du potentat languedocien Georges Frêche…, et de quelques autres, notamment au sein du parti. Son engagement au PCF ne s’est pourtant jamais démenti. « On m’a toujours dit, s’il n’en reste qu’un, tu seras celui-là. Même si j’ai toujours gardé une position critique et certains ont pu dire de moi que j’étais un dissident, j’ai eu beaucoup de soutien dans les coups durs. » Pas toujours, puisqu’avant de partir rejoindre l’Algérie, le parti exige qu’il rende sa carte au cas où. On ne peut s’empêcher de penser à son homologue marseillais, Paul Carpita, qui relatait la grande grève des dockers de 1950 contre la guerre d’Indochine dans Le Rendez-vous des quais, film censuré jusqu’en 1990 et que le parti lui-même avait lâché en son temps. Tous deux comptent parmi ces hommes d’honneur restés religieusement fidèles à une famille bien ingrate.

Article publié dans CQFD n° 50, novembre 2007.


[1] Voir la BD Un homme est mort de Kris et Davodeau chez Futuropolis.





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