Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°050
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°050


EN FINIR AVEC TOUTES LES PRISONS !

L’ENVOLÉE : UN CANARD SAUVAGE

Mis à jour le :15 novembre 2007. Auteur : Gilles Lucas.

Depuis plus de six ans, L’Envolée poursuit un combat contre tous les enfermements. En butte à la censure et à des procès en cascade, le journal développe une critique radicale du système carcéral et, surtout, donne la parole aux taulards. CQFD a rencontré quelques participants à cette ambitieuse entreprise. Entretien.

CQFD : C’est quoi le pedigree de L’Envolée ?
L’Envolée est à la fois une émission de radio sur la région parisienne [1] animée par une petite dizaine de personnes et un journal trimestriel [2] conçu par un groupe plus large qui publie des textes de prisonniers et des articles de critique sur tout ce qui touche à l’enfermement. Nous pensons que l’on ne peut pas dissocier la critique radicale de la prison et de la justice et celle de la société. D’où nos efforts pour montrer les points communs qu’il y a entre les luttes à l’extérieur et à l’intérieur des prisons. En 2003, par exemple, nous avons projeté devant les grévistes de Metaleurop le « communiqué clandestin des trois prisonniers de la centrale d’Arles » [3]. Beaucoup de ces salariés ont vu une grande similitude avec leur propre réalité. L’intérêt porté aux taulards est très faible aujourd’hui… Dans les années 70, dire que la prison était le miroir de la société et qu’il suffisait de regarder les prisons pour constater son évolution, c’était une évidence. Aujourd’hui, sauf rares exceptions, il faut que l’enfermement touche directement un proche pour se souvenir de l’existence des prisons. À l’époque, une large frange de la population s’était insurgée contre l’existence des QHS (quartiers de haute sécurité),véritables lieux de torture blanche. Aujourd’hui, les QI (quartiers d’isolement) qui sont leurs parfaits équivalents, destinés à détruire ceux qui résistent à l’intérieur, sont complètement ignorés de tous, parfois même des prisonniers.

Quelle est votre attitude vis-à-vis des prisonniers politiques ou d’opinion ?
L’Envolée n’est pas un comité de soutien. Ni à un individu, ni à un groupe. Certains prisonniers de droit commun ont conscience d’être enfermés pour des raisons politiques : le choix même de l’enfermement est un choix politique. Mais il est inconcevable pour nous de reproduire les séparations qui ne font qu’affaiblir les possibilités de résistance. Quand nous dénonçons par exemple l’allongement des peines, nous le faisons pour tous, sans distinction. De toute façon, même si, sans angélisme, nous n’éprouvons pas la même sympathie pour tous les « délits » et « crimes », nous affirmons qu’ils sont le produit de cette réalité sociale et économique. Si des prisonniers politiques se battent contre la question carcérale, on est avec eux :mais le plus souvent ils ne se battent que pour eux-mêmes, leur statut, leur sortie de l’isolement et leur libération conditionnelle. Notre soutien va à tous ceux et celles qui résistent et se battent, et ils sont beaucoup plus que la centaine de prisonniers dits politiques enfermés dans les prisons françaises.

Le journal est-il beaucoup lu dans les prisons ?
Le journal est censuré. Il ne rentre quasiment pas dans les prisons. Dans son hors-série sur la censure, Le Canard enchaîné place L’Envolée « en tête du hit-parade des journaux censurés ». Bien qu’un article de loi reconnaisse le droit pour les prisonniers de recevoir toutes les parutions ayant un dépôt légal, la loi précise que les directeurs de prison, les directeurs régionaux, l’administration pénitentiaire et le ministère de la Justice peuvent empêcher à leur guise la distribution d’écrits qu’ils jugent « dangereux pour la sécurité des établissements ». Donc, depuis le numéro 2, les prisonniers, sauf exception, ne peuvent pas recevoir L’Envolée alors qu’ils sont abonnés. Même les vaguemestres jouent de leur petit pouvoir : par exemple dans le n° 20, on relatait le procès d’une tentative d’évasion de Fresnes où les matons ont été ridicules. Le vaguemestre y a ouvert une enveloppe contenant le journal et a vu que ça parlait de sa taule. Il n’a ouvert aucune des autres enveloppes. Il a tout tamponné de rage, parfois 50 fois, avec un tampon écrit « contenu interdit ». De toute façon, ils ouvrent le courrier comme ils veulent et il n’est pas rare que des lettres disparaissent. En principe, ils sont obligés de dire « vous avez reçu tel courrier et ça ne peut pas passer » et le prisonnier devrait signer un papier… Du coup le véritable public du journal, ce sont les abonnés extérieurs. En revanche les émissions de radio échappent à la censure et les prisonniers peuvent y participer en écrivant.

Vous recevez beaucoup de courriers ?
En fait, ce sont surtout les DPS (détenus particulièrement surveillés) qui entrent en contact avec nous. Et cela parce qu’ils sont dans les quartiers d’isolement et en butte à une répression très violente (transferts répétés, mitard, Eris4). Ce sont surtout eux qui témoignent de leurs problèmes et de leur réalité. Et puis, nous ne nous cantonnons pas à l’univers carcéral et chaque fois qu’il y a une bagarre pour faire reculer l’enfermement, les outils de contrôles, de fichages, nous nous engouffrons dans ces brèches. On se fait le relais de ces paroles, de ces luttes, de ces idées. Cela fait six ans qu’on existe et on est pas mal écouté dans les prisons, et il y a de plus en plus d’abonnés et de lecteurs.

Mais il arrive quand même que le journal rentre dans les taules ? Il circule alors énormément et forcément dans plus d’endroits que là où on reçoit l’émission de radio. Ce qui est important, car pour résister à l’intérieur, chacun a besoin de savoir ce qui se passe dans les autres taules. L’Envolée sert à cette espèce de survie-là, sans charité, sans compassion. Mais il est vrai aussi que nous ne voyons pas de dépassement et à notre activité et à la situation dans les taules… Nous en sommes là. Aujourd’hui, les prisons sont conçues comme une planète à part. Les gens enfermés sont des anonymes sans visage, sans autre réalité que celle que diffusent les médias : des jeunes d’origine étrangère qui crament tout, prêts à brûler père et mère, des violeurs, des pédophiles à chaque coin de rue : personne ne peut se sentir proche de ces clichés. Et pour cause, dans le délire actuel de répression et de pénalisation, seules les hypocrisies des parlementaires et les séries de télé américaines parlent de la prison. À part cela, il n’y a pas grand-chose.

D’autres journaux sont interdits ?
Dans certains endroits CQFD ou Courant alternatif… L’administration pénitentiaire ne veut surtout pas que soient diffusés des textes écrits par des prisonniers. Ils veulent que la critique de la prison soit réservée aux spécialistes, universitaires et sociologues qui ne parlent que de dysfonctionnements avec une parole policée, sans jamais remettre en cause l’existence de la prison. Ils ne posent jamais la question « À qui elle sert ? » mais plutôt « Quel est le sens de la peine ? » ou « À quoi sert la prison ? », comme s’ils ne connaissaient pas la réponse.

L’administration pénitentiaire doit rêver de vous régler votre compte ?
À chaque fois qu’on a été poursuivi, ce sont des témoignages de prisonniers qui ont été incriminés. À Beauvais, en mai 2007, lors du verdict dans le procès engagé par l’AP contre nous, le président a motivé la condamnation par un « tout ce que vous dites est juste, mais c’est maladroitement dit ». Il a exactement défini ce qu’est la diffamation. En clair, tous les propos de prisonniers sont donc par essence diffamatoires.

Vous vous battez pour l’abolition des prisons ?
Oui, bien sûr, mais pas sans mettre à bas cette société. C’est notre différence avec les abolitionnistes qui pensent de façon complètement délirante que la société capitaliste, fondée sur l’exploitation et la coercition, pourrait se passer de la prison et de l’enfermement. Certains pensent qu’en réformant le système pénitentiaire, on pourrait construire des prisons à visage humain. « Une cage dorée reste une cage », comme disait Mesrine. Toutes les réformes du monde judiciaire et carcéral ne font que l’adapter aux évolutions du système capitaliste. L’abolition de la peine de mort a laissé la place à la peine jusqu’à la mort. Depuis trente ans, les peines ne font que se multiplier et s’allonger. En 75, les peines maximum tournaient autour de quinze ans. Aujourd’hui,les peines incompressibles, pouvant aller jusqu’à trente ans, se généralisent. Là où il n’y avait que des amendes, il y a désormais des peines ferme. La dernière loi en date sur les peines planchers envoie des « voleurs de poules » pour plusieurs années à l’ombre. Quant aux perpètes, il y a l’exemple des détenus de Clairvaux qui sont aller jusqu’à réclamer dans un texte public, en février 2006, « le rétablissement effectif de la peine de mort » pour mettre fin à l’hypocrisie humaniste qui enterre vivants des êtres humains. Tout ça au nom d’une « dangerosité génétique » et de la demande de vengeance des victimes dont les associations ont une place de plus en plus importante dans les mécanismes de la justice. Au point que des nouvelles lois s’édictent en leur nom. Victime, c’est le mot magique qui justifie toutes les punitions. « Victime ! », c’est aussi l’insulte suprême en prison. C’est une manière de refuser cette place de victime qui est devenue partout centrale. La victime, c’est celle qui délègue à l’État le soin de régler ses problèmes par la punition. Elle a de plus en plus de poids dans les différentes étapes de la procédure, lors du procès et de l’exécution de la peine. Et l’État se sert d’autant plus de la douleur infinie des victimes qu’elles ont accepté de s’en déposséder. Mais c’est vrai aussi que les victimes nous emmerdent autant que les tortionnaires. On peut traiter quelqu’un de victime pour lui dire « relève la tête et bats-toi », mais on peut le traiter de victime pour justifier un rapport de domination… Hanna Arendt disait « Ni chefs, ni esclaves » ; on peut ajouter Ni victimes, ni bourreaux.

Ça serait quoi la réussite de L’Envolée ?
De disparaître dans un mouvement plus général : cela signifierait que nous avons changé de monde… En attendant, qu’on serve véritablement de liaison entre l’intérieur et l’extérieur. Si un mouvement naissait à l’intérieur, que L’Envolée ait la capacité de relayer le plus largement possible ces luttes. Tout faire pour que des mouvements à l’extérieur n’oublient pas les prisonniers et l’existence des prisons et des tribunaux. Que les rapports humains soient de moins en moins réglementés et que l’on puisse se passer des flics, des juges et des matons de toute espèce.

Article publié dans le supplément sur l’enfermement « C’est par où la sortie ? » accompagnant le CQFD n° 50, novembre 2007.


[1] Sur Fréquence Paris Plurielle - 106,3 FM,tous les vendredis de 19h à 20h30 (rediffusion le lundi à 12h30) et sur Internet : www.rfpp.net
Tél. du direct : 01 40 05 06 10 63. Prisons couvertes : MA du Boisd’Arcy / MA de Nanterre / MA de Fresnes / MA de Fleury-Mérogis / MA de la Santé / MA de Villepinte / MA de Versailles / Centrale de Poissy / MA d’Osny.

[2] Pour s’abonner au journal, écrire au 43, rue de Stalingrad, 93100 Montreuil, en joignant un chèque de 15 euros annuels. Le journal est gratuit pour les prisonniers et les plus démunis. http://lejournalenvolee.free.fr.

[3] Document filmé clandestinement en novembre 2003 à l’intérieur d’une cellule de la centrale d’Arles. Trois prisonniers masqués y dénoncent les conditions de détention.





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |