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CQFD N°050



LA FOLIE ENFERMÉE

Mis à jour le :15 novembre 2007. Auteur : Emmanuelle Rozier.

Même Sarkozy s’en est rendu compte : il y a des fous en prison. Sa réponse est à la hauteur de ses ambitions répressives : « développer les hôpitaux-prisons » ! C’est ce qu’il annonce à la prison des femmes de Rennes le 22 janvier 2007. Quant à la responsabilité des malades mentaux, il y pense aussi. Le 24 août 2007, il souhaite que toutes les victimes aient droit à un procès, même si le coupable est déclaré irresponsable au moment des actes. Il dynamite ainsi un héritage majeur du droit romain et s’en prend au traitement humain des désordres mentaux, qui ne sont alors plus soignés mais culpabilisés, punis. Car il faut qu’ils paient, ces fous, ces fous furieux, ces fous dangereux ! Et les pages sombres de la psychiatrie en France continuent de s’écrire…Tentons donc une histoire de la psychiatrie en regardant quels lieux lui ont été réservés.

HISTOIRE DES CAGES

AU MOYEN ÂGE, refuser la charité à un fou, c’est craindre de repousser le Christ luimême. Aussi le fou a une sorte de place. Il déambule dans la cité, porteur d’un symbolisme riche et inquiétant. Toutefois, à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, les fous utilisent ce qui domine la culture d’une époque pour s’exprimer, leurs délires sont surtout religieux. Et l’Inquisition trouve là de nombreux hérétiques à brûler. Ceux qui survivent sont enfermés avec les prisonniers de droit commun, déportés sur des radeaux ou même confiés à des marins pour être éloignés de la cité.
Au XVIIe siècle, cet âge classique dont parle Foucault dans son Histoire de la folie, de nombreux lieux vont être consacrés à l’enfermement. Il baptise même cette période le « Grand renfermement ». En effet, les choses changent. La Raison tente de prendre toute la place dans l’art, les sciences. Et la folie la menace. Foucault va jusqu’à dire qu’au XVIIe siècle plus d’un habitant sur cent de la ville de Paris aurait séjourné dans un lieu d’enfermement ! L’absolutisme s’empare de la folie sous la forme de l’Hôpital général, créé en 1656. Les directeurs des établissements qui font partie de cette institution ont tout pouvoir d’autorité, de police, d’administration, de juridiction, de correction sur les pauvres de Paris tant dans les murs qu’au-dehors.
Les fous sont également présents massivement en prison et dans les dépôts de mendicité. Un double impératif les frappe alors : subir un châtiment et travailler. Il faut redresser les oisifs… À l’époque règne une crise économique gravissime qui jette une foule énorme sur les routes et, aux abords des villes, la mendicité « rôde ». C’est avant tout le pauvre et l’asocial qui sont mis au ban de la société, le fou n’en étant qu’une figure plus menaçante puisqu’en plus, lui, il menace la Raison. L’État, la police et les instances religieuses se liguent pour gérer ce problème par l’enfermement. Même la Révolution ne change rien à l’affaire. Bien qu’elle libère les prisonniers victimes du despotisme, elle se méfie des fous, et seuls quelques-uns sont libérés par un député de Tarbes, Bertrand Barrère, plus idéaliste que les autres : il veut supprimer l’aumône et les hôpitaux-prisons,mais il est bien seul… Dommage !
Arrive la période des aliénistes du XVIIIe siècle qui vont faire bouger les choses : en 1793, le médecin Pinel, avec l’aide d’un gardien, Jean-Baptiste Pussin, libère les fous enchaînés à Bicêtre et chamboule le régime carcéral pour un traitement plus humain. Il fera de même à la Salpêtrière. Et son disciple Étienne Esquirol poursuivra ce mouvement, visant à toujours plus protéger les malades et leurs biens, notamment par la loi de 1838 qui les déresponsabilise tout en leur garantissant des droits. Quelque chose de fondamental change alors : la folie est proclamée comme curable ! Et le fou est pensé comme porteur d’un reste de raison ! Bientôt des lieux spécifiques vont lui être consacrés. Il est séparé des prisonniers de droit commun et pensé comme un malade dont il faut prendre soin. Malheureusement, ces avancées intellectuelles vont avoir de drôles de conséquences dans la pratique. Se créent alors des asiles, qui au départ étaient imaginés par les aliénistes au plus près du sens du terme : comme « lieu qu’on ne pille pas » et « lieu inviolable où l’on se réfugie ». L’asile, apparu en 1850, ce premier lieu consacré au soin de la folie où celleci ne devait plus être punie mais soignée, va vite devenir un échec. Il se transforme illico en un lieu de damnation, en un enfer sur terre et une menace pour les indociles : on le construit même aux bords des villes, choisissant le sens du vent : que les miasmes de la folie n’atteignent pas les bonnes gens en contrebas ! Son échec se parachève par la mort de 40 000 malades mentaux sous Vichy, pendant la Seconde Guerre mondiale. Si des historiens, dont Isabelle Von Bueltzinglslowen, ont démontré que l’extermination n’a pas été planifiée, c’est presque pire : indifférence générale, vol des suppléments de ration par le personnel, impossibilité de se débrouiller du fait de l’enfermement, stupidité administrative dans le ravitaillement et surdité du gouvernement ont fait qu’on mourait en France dans les asiles comme on mourait dans les camps de concentration. Et le changement de nom en 1937, l’asile devenant hôpital, n’y avait pas changé grand-chose.
À rebours de cette hécatombe, à l’hôpital de Saint-Alban, en Lozère, pendant la guerre, on ouvre les portes. On soigne l’agitation et le gâtisme, ces maux de l’enfermement, par un club des malades, par des expositions sur les champignons comestibles avant les « balades-cueillettes » en forêt, on déclare des tuberculeux pour obtenir des tickets de rations améliorées, on soigne par la création d’un journal, des échanges avec les paysans du coin, par l’accueil des résistants, par la formation de psychiatres dégoûtés par l’aspect concentrationnaire de l’asile.À la Libération, une autre psychiatrie s’invente. Sous l’influence de Lucien Bonnafé, Henri Ey, François Tosquelles, Jean Oury, etc., le Secteur apparaît : le Secteur, c’est la volonté de dynamiter l’ancien hôpital et d’inscrire la psychiatrie dans la ville en remettant en cause les anciennes hiérarchies, en proposant des formations aux infirmiersmatons. Beaucoup de psychiatres résistent. Se multiplient les lieux d’accueil : foyers de postcure,maisons et appartements thérapeutiques, services à domicile, consultations gratuites en ville, activités associatives, etc… Selon ce projet, l’hospitalisation n’est plus la seule alternative aux difficultés psychiatriques, on peut vivre et être soigné sur son lieu de vie. L’anti-psychiatrie de 68 ne verra pas ces efforts et condamnera en vrac et avec violence toute la psychiatrie. Prônant des communautés de vie, elle récuse le pouvoir médical,et propose d’autres manières de vivre la folie. Mais ces expériences ne sont que d’éphémères tentatives isolées qui ont peu essaimé.
Et aujourd’hui, que reste-t-il de tout cela ? À part quelques îlots de vie et des équipes engagées, la psychiatrie actuelle fait pâle figure : manque de moyens, empêchements administratifs en nombre, politique de rentabilité, retour de la contention, suppression de plus de 100 000 lits et du diplôme d’infirmier psychiatrique, accréditation et rentabilité du soin, etc. Si l’on rajoute les basses attaques du politique et des médias au quotidien, dignes de l’âge d’or de l’absolutisme, on aura compris que ce domaine caché (et pourtant du plus ordinaire) doit revenir sur la scène de nos luttes. Car, même si c’est compliqué, même si peur et préjugés sont tenaces, les cages qui enferment la folie ne se dressent-elles pas finalement tout autour de nous ? Qui ne connaît pas quelqu’un qui pète les plombs ?

LA CLINIQUE DE LA BORDE

« QUAND JE PARLE PSYCHIATRIE, mon frère prend un prétexte et va à la cave », disait Michel, pensionnaire à la clinique psychiatrique de La Borde dans le documentaire La Moindre des choses, de Nicolas Philibert. Qui ne va pas à la cave ou n’arbore une mine inquiète quand on évoque la psychiatrie ? À La Borde, c’est différent : c’est un lieu où le fou est d’abord quelqu’un, avec un prénom, une place dans le collectif. Certains sont là pour se soigner, avec d’autres qui sont soignants.
La Borde est une clinique privée conventionnée par la Sécurité sociale, qui poursuit le mouvement de la psychothérapie institutionnelle inauguré à Saint-Alban (cf. « l’internement psychiatrique te marque à vie »). Elle a été fondée par le psychiatre Jean Oury et quelques proches en avril 1953. La clinique où il exerçait ne lui permettant plus de pratiquer comme il l’entendait, il part sur les routes avec une trentaine de malades, logeant dans des hôtels, une maternité, avant de trouver ce lieu à quinze kilomètres de Blois et y ouvrir une clinique différente. Un projet collectif s’élabore avec Félix Guattari, qui y travaillera jusqu’en 1992. Se mêlent alors l’héritage de Freud, Lacan et Marx. Psychanalyse et sociothérapie sont combinés de manière inédite. De quoi s’agit-il ? « De mettre en œuvre tous les moyens qui peuvent permettre l’accès à la singularité de chacun des patients. Car l’établissement psychiatrique est malade. Malade de sa dépendance financière vis-à-vis des structures étatiques ; malade du fait des nécessités inhérentes à sa gestion même, malade du fait de la fonction qu’il assure pour la société ». Soigner l’hôpital pour permettre aux plus fragiles de reconstruire quelque chose d’eux-mêmes. Il y a des médicaments, des injections, des soins corporels, des infirmeries. Leur usage se discute, on ne force personne. C’est toujours le patient qui décide de venir, adressé par son médecin, dans le but de se soigner.
À La Borde, s’il n’existe pas de recette toute prête pour traiter la psychose, quelques invariants sont bien ancrés : la liberté de circulation, l’importance des clubs thérapeutiques qui gèrent de manière collective les activités de la vie quotidienne et mutualisent leur financement, la nécessité de lutter contre le cloisonnement, la hiérarchie massive, la ségrégation et l’uniformisation qui domine souvent ailleurs. La fonction thérapeutique se partage : un diplôme ne fait pas de vous un soignant. Votre présence auprès des pensionnaires compte. Aujourd’hui, en 2007, une centaine de soignants et autant de pensionnaires continuent avec Jean Oury à faire vivre le collectif labordien, qui résiste aux tentatives ministérielles de rendre rentable « le moindre geste ».
Le minimum, c’est de ne pas emmerder celui qui arrive pour se soigner, de lui foutre la paix d’abord, et puis de l’accueillir, de lui parler, de l’accompagner dans un parcours singulier. Il fera peut-être du cheval, passera des coups de balai comme tout le monde le matin, servira les autres à table, se reposera, ira voir son médecin, prendra part aux réunions du Club, tiendra le standard, écrira pour le journal Les Nouvelles labordiennes, qui sait ? Il est quasi impossible de résumer La Borde. Il faut s’y rendre, croiser un « poisson-pilote » qui se fera une joie de vous faire la visite, de vous trouver une place à table, de vous présenter, de vous conduire enfin au bar où il se peut que vous vous retrouviez à vendre des sodas si ce jour-là on a besoin de monde. Un ami disait à son chien qui faisait des conneries : « Tu vois, quand on est irresponsable, on est enfermé. » À La Borde, on lui dirait : « Bon, tu viens à la réunion du Club avec moi ? »

Article publié dans le supplément sur l’enfermement « C’est par où la sortie ? » accompagnant le CQFD n° 50, novembre 2007.






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