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CQFD N°050


CENTRE DE RÉTENTION ADMINISTRATIVE DU CANET, À MARSEILLE

UNE PRISON QUI NE DIT PAS SON NOM

Mis à jour le :15 novembre 2007. Auteur : Nicolas Arraitz.

Anaïs Leonhardt est avocate spécialisée dans le droit des étrangers. Jackie Cruz travaille au centre de rétention du Canet pour la Cimade, seul organisme indépendant autorisé dans ces prisons pour sanspapiers (et qui vient de publier un état des lieux accablant). CQFD les a invitées à dîner pour mieux les faire parler. Elles ne se sont pas fait prier.

CQFD : Le Canet, c’est le rejeton récent de la fameuse prison clandestine d’Arenc, dont l’existence a été découverte sur le port de Marseille en 1975, c’est ça ?
Anaïs Léonhardt : Oui, une prison clandestine découverte par hasard, par le bâtonnier du barreau de Marseille à l’époque qui, en cherchant à retrouver un de ses clients, est tombé sur ce lieu tenu secret, régi par aucun règlement. C’était : on t’interpelle et on te parque là en attendant de t’expulser. Un lieu hors la loi. Il y a alors eu des mobilisations pour sa fermeture et ça a débouché sur la loi Bonnet, en 1981, qui légalise l’état de fait… C’est le premier encadrement légal de la rétention administrative.

Le passage d’Arenc au Canet, qu’est-ce que ça a signifié ?
Jackie Cruz : Il y a à peine un an et demi, on a quitté cet endroit dangereux, vétuste, glauque. Une ancienne prison clandestine, donc. Au début, à Arenc, on ne mettait que 40 personnes. Sur la fin, il y avait 60 places. Grâce aux aménagements, en poussant les murs, quoi. Au titre des améliorations, ils avaient aménagé une promenade, sur l’esplanade, face aux quais et à la jetée. Une cage en fait, où ils emmenaient les gars dix par dix pour une demi-heure d’air frais.
A. L. : Au début, c’était grillagé, on voyait la mer. Mais comme il y avait des cris, des échanges entre les passagers des ferries et les retenus, ils ont posé une bâche qui empêchait de voir au-delà. Pour éviter qu’un contact s’établisse avec les gens sur les quais, avec les marins.
J. C. : Ils avaient mis des jardinières, pour rendre la chose plus humaine… Mais ni les jardinières ni la bâche n’ont tenu, à cause du vent. Il y avait un bateau en particulier, le Scandola, qui partait deux fois par semaine en Sardaigne, dont les passagers pouvaient voir ce qu’il se passait là-dedans. Et les retenus pouvaient voir les bateaux partir.

À part « la cage », quelles améliorations a connu Arenc après sa légalisation ?
J. C. : Je suis arrivée en 2000. Il y a eu au moins deux phases. Ils ont d’abord donné quelques couches de peinture, puis ils ont construit deux chambres supplémentaires.
A. L. : En 2000, il y a eu une commission d’enquête parlementaire. En 2002, c’est le Comité européen contre la torture qui a parlé d’Arenc avec des qualificatifs extrêmement durs. C’était la honte de la République.
J. C. : Mais ça n’a rien changé, fondamentalement. Mêmes dortoirs, mêmes WC à la turque, les WC et les douches sans porte, aucune intimité… Le tout très dégradé. Le centre d’Arenc se situait, quand il a été « découvert », non pas au dernier étage mais au deuxième. Après la légalisation, le centre a été déménagé à l’étage supérieur, il fallait monter des escaliers très raides, et en dessous tu voyais l’ancien centre, en ruine. Plus tard, ils ont mis des plaques en alu pour cacher ça.
Des évasions ?
J. C. : Un jour, une dizaine de personnes se sont fait la malle en agrandissant l’espace entre le rebord de la fenêtre et le grillage. L’angle en béton était friable, ils sont partis par l’escalier de secours. Ah oui, parce qu’il faut dire qu’avant le rapport de la commission, il n’y avait pas d’escalier de secours ! Il y avait une « chaussette » derrière une porte de secours, et tu étais supposé te laisser glisser à l’intérieur. Mais quand il a fallu mettre aux normes, les fonctionnaires ont tiré dessus et elle était tellement moisie qu’elle est tombée en poussière !
A. L. : Au Canet, c’est beaucoup plus moderne mais il y a eu des évasions aussi. Des mineurs placés en zone d’attente, les premiers jours. Ils ont testé avec succès le grillage qui couvre la cour de promenade et… Vive la liberté ! Une fois, le système de contrôle électronique est même tombé en panne et toutes les portes sont restées ouvertes !
J.C. : Un jour, à Arenc, les flics sont arrivés en courant en disant qu’il y avait eu une tentative d’évasion. Ils avaient regroupé les types dans la promenade, la cage, et ils m’ont montré : en fait, les gars avaient un peu élargi le trou d’évacuation d’une douche en émail, mais dessous, il y avait le vide ! Une chute de dix mètres, l’équivalent de trois étages. Personne n’aurait pu s’enfuir par ce trou-là !

Quels changements avec Le Canet ?
J. C. : Il y a moins de possibilité de vie collective. Il n’y a plus les dortoirs. Ils sont deux par chambre. Des chambres assez petites, avec une fenêtre qui donne en général sur la cour de promenade. La différence c’est qu’il n’y a plus la vétusté. C’est du béton neuf. Les gens qui ont connu Arenc se plaignent de l’isolement.

Quelle capacité d’accueil a Le Canet ?
J. C. : 100 hommes, 20 femmes et 20 places pour les familles. 140 places au total.
A. L. : C’est la même différence qu’entre la maison d’arrêt semi-privatisée de Luynes et la prison des Baumettes, à Marseille. Luynes est plus aseptisée, plus sécurisée,mais les détenus sont beaucoup plus isolés entre eux, et même des surveillants. Tout le contrôle se fait par caméra. Les couloirs sont silencieux. Sur le chemin du parloir, il y a des miroirs aux angles pour éviter de percuter celui qui arrive en sens inverse. Ce type d’univers est beaucoup plus oppressant et anxiogène. Le détenu lambda préfère être aux Baumettes, où c’est un bordel noir, où ils ont des cellules surpeuplées, des douches déficientes, pas assez de chauffage en hiver, trop chaud en été, mais où ils sont en contact les uns avec les autres. Cette espèce de bordel leur permet de respirer.
J. C. : C’est vrai, à Arenc les salles et les chambres étaient vitrées, il suffisait de faire signe et on vous voyait. Au Canet, j’ai l’impression d’être dans un bunker, une fosse. Les gens se plaignent de ne jamais nous voir et disent même préférer la promiscuité des dortoirs que cet isolement avec un minimum de confort. Dans les dortoirs, ils tapaient le carton le soir, ils fumaient, ils chantaient. Aujourd’hui, à 22 h, tout le monde est cantonné dans sa chambre, fermeture automatique des portes, interdiction de fumer. Isolés jusqu’à 6 heures du matin. Tout ça pour un délit minime, le défaut de titre de séjour. Les gens deviennent fous. Il y a de plus en plus de tentatives de suicide.
A. L. : Et puis la durée légale de la période de rétention a doublé ! Au début c’était quinze jours, aujourd’hui c’est trente-deux.
J. C. : C’est l’instauration des visas qui a rendu les déplacements difficiles. Les sans-papiers sont obligés de rester tanqués ici, alors qu’avant on allait et venait plus facilement entre ici et là-bas. Quand tu sais que parfois il faut trois ans pour obtenir un visa, une fois que tu es en France ou n’importe où en Europe, tu ne repars plus ! Parce que tu sais que tu n’auras sans doute plus jamais cette opportunité.

As-tu noté une évolution dans le profil de l’expulsé ?
J. C. : On voit moins de mineurs. Avant, la Cimade avait accès à la zone d’attente, et c’est là que se concentrent la plupart des mineurs. La zone d’attente, c’est la zone internationale, c’est là où on coince ceux qui ne vont même pas mettre un pied sur le territoire français. Il y a des zones d’attente dans tous les ports et aéroports. Il y a quelques années, il y avait beaucoup de mineurs qui arrivaient, essentiellement du port de Casablanca. Ensuite, il y a eu des accords entre polices et ils ont filtré plus efficacement là-bas. C’est la politique du chiffre, on frappe tous azimuts. Oui, on voit plus de femmes,mais ici, peu de familles. Par contre, on va chercher les gens chez eux. La préfecture d’Avignon s’est spécialisée dans l’interpellation à domicile. Les personnes qui ont reçu une obligation de quitter le territoire après un refus de séjour et dont le délai de recours est passé, eh bien la police s’invite à la maison.
A. L. : J’ai l’impression qu’il y a plus de familles qu’avant. Il y a la délation aussi, par des fonctionnaires de préfecture, par des responsables de foyer, par des employés de banque,mais aussi par certaines belles-familles : il (ou elle) ne s’est marié que pour les papiers, accuse-t-on… Le séjour irrégulier est un délit dans le Code pénal, mais il n’est jamais poursuivi, à Marseille en tout cas. Ils préfèrent la voie administrative. Ici, on n’a eu que trois familles retenues. Mais à Lyon je crois que c’est 140 familles depuis le début de l’année.
J. C. : Avant, les descentes de flics se faisaient le mercredi à Noailles, le jeudi et vendredi au Marché du soleil, et le samedi dimanche aux Puces. Maintenant, c’est tous les jours. On voit des gars revenir au centre huit jours après en avoir été libérés.

Depuis quand ce rythme industriel ?
A. L. : Depuis 2003, et ça s’est intensifié tout du long.Même les policiers craquent.Ils ont eu des consignes et ils ne font plus que ça. Ils le disent eux-mêmes : on en oublie de s’occuper des délinquants ! Une circulaire du directeur national de la gendarmerie a été publiée dans la presse, il y demande aux officiers d’appeler les réservistes et même les retraités pour aider leurs collègues à atteindre les quotas.
J. C. : Avec la multiplication des CRA. Ils viennent d’en inaugurer un à Nîmes. Hier, je dis à une fliquette  : « Vous en avez pas marre ? » Elle me répond : « On est en train de craquer, on nous a donné l’ordre de ne plus faire que de l’ILE [infraction à la législation des étrangers]. » L’autre jour, il y en a un de la PAF qui me dit : « Bonjour, madame de la Cimade, vous vous souvenez de moi ? J’étais à Arenc, avant. Maintenant, je suis à la retraite. » Je lui réponds : « Mais qu’est-ce que vous faites là ? – Oh je suis venu donner un coup de main…– Ah, vous êtes un réserviste », je lui fais. Il est devenu tout rouge. Comme pour une guerre, tous les corps de police sont mobilisés. La chasse à l’homme est ouverte. Il faut le voir comme ça. Depuis peu, et partout. Villes comme campagnes. Tous les jours on entend des commentaires de policiers : « Ça sert à rien, c’est de la politique, c’est pour faire tourner le système… » En plus, beaucoup de flics sont des jeunes issus de l’immigration… Il y en a qui voient passer leurs copains, des gens de leur quartier, et ils savent bien que ce ne sont pas des criminels. Alors ils viennent te voir pour que tu aides Untel, leur voisin, un brave type, travailleur. Ils se parlent en arabe, ça leur fait mal, ils se sentent piégés. Mais ils referment quand même la porte sur eux. Le must, c’est quand tu vois arriver un Turc entre deux flics qui te dit : « Mais merde, moi j’ai travaillé à la construction de ce centre. J’ai fait tout le carrelage ! C’est comme ça qu’on me remercie ? » Et puis il y a ceux qui passent et reviennent, sont libérés en fin de rétention, et se refont arrêter et ça fait tourner le compteur. Il faut bien rentabiliser ce CRA flambant neuf ! C’est comme les prisons !

Et les juges ? Ils ont du vague à l’âme ?
A. L. : Ouh là ! On n’a pas trop l’impression, non. Ils ne voient plus les visages, c’est de l’abattage, des procédures d’urgence. Sauf peut-être avec ceux du week-end, qui ont un peu plus de recul. Il y a un an maintenant, il y a eu ces audiences délocalisées. La loi prévoit que s’il y a une salle d’audience à proximité d’un centre, on peut l’utiliser.Or, la salle d’audience du Canet, elle est à l’intérieur du centre ! Et notre combat contre ça, c’est simplement pour qu’on respecte l’apparence d’indépendance et d’impartialité de la justice, tu te rends compte ? On est dans des locaux qui appartiennent au ministère de l’Identité nationale ! Avec des policiers déployés dans la salle et parfois la chef du centre présente, ce qui peut être interprété comme une forme de pression sur les avocats et les juges. Il y a juste un petit panneau annonçant que c’est un tribunal,mais c’est à l’intérieur du centre, au fond d’une impasse. Les familles n’osent pas s’y présenter pour assister aux audiences !
J. C. : Les audiences, c’est le matin. Les visites au parloir, c’est le matin et l’après-midi. Les familles arrivaient le matin et disaient maladroitement « Je viens pour M. Untel ». Et comme pour un parloir, les flics leur demandaient leurs papiers. Alors que, pour entrer au tribunal, on ne les leur aurait pas demandés. Cela arrivait surtout au début,mais ça doit se produire encore. Sinon, si tu es sans papiers, tu peux assister à une audience du tribunal à l’intérieur du centre et voir comment ton pote se fait broyer par cette machine,mais en revanche, tu ne peux pas venir au parloir pour discuter avec lui et lui apporter des cigarettes.
A. L. : Les conditions de travail des avocats ont empiré. Maintenant, ils ont ajouté la visioconférence, avec le magistrat qui pourra rester bien au chaud au tribunal. Moi, je ne sais même pas où je devrais être. Avec mon client ? Avec le juge pour lui communiquer mes documents ? Ils font des économies de bout de chandelle, parce que les déplacements avec escorte coûtent cher. Tu sais combien a coûté au total l’expulsion de cette famille de Kosovars dont on a beaucoup parlé, deux parents et trois enfants de sept, quatre et trois ans ? 80 000 euros. Les 25 000 expulsions visées cette année vont coûter plus de 3millions d’euros.

Alors, ce lieu qui est une prison sans l’être, où l’on rend la justice dans une annexe du ministère des Expulsions, comment le définissez-vous ?
J. C. : C’est une prison et rien d’autre ! Il y a des prisons dans certains pays où tu peux apporter à manger tous les jours à ton mari. Il y a des pays où tu peux passer quelques heures avec lui dans l’intimité. Là, rien de tout ça. C’est une prison. Pas un truc spécial, de semi-liberté, non. C’est un lieu d’enfermement, de privation de liberté, où l’on met des gens pour le délit dérisoire d’être sans papiers.
A. L. : Ne pas avoir de papiers n’est pas en soi un délit. Ce n’est pas parce que la préfecture a refusé de te donner un titre de séjour que tu n’y as pas droit.Ce qui est poursuivi en revanche, c’est si tu n’obtempères pas à un arrêté de reconduite à la frontière. Il arrive qu’on découvre que quelqu’un a droit à un titre de séjour après qu’il a passé 32 jours en centre de rétention. Certains ont même déjà été expulsés quand le juge se rend compte qu’ils avaient le droit de rester. Ah, on s’est trompé, excusez-nous,vous aviez droit à un titre de séjour, mais c’est trop tard !
J. C. : C’est de la folie pure ! On pousse les gens au désespoir, au suicide, parfois juste pour avoir laissé passer la date d’expiration de leur visa de quelques jours. C’est absurde, disproportionné.

Article publié dans le supplément sur l’enfermement « C’est par où la sortie ? » accompagnant le CQFD n° 50, novembre 2007.






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