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Sommaire du N°050
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CQFD N°050



PARLOIR SAUVAGE

Mis à jour le :15 novembre 2007. .


TROP DE PEINES À PURGER
L’article 5 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « Nul ne sera jamais soumis à la torture, ni à des peines ou des traitements cruels, inhumains ou dégradants. » […] La justice des hommes n’est pas infaillible, le risque de condamner un innocent est réel, les exemples ne manquent pas. (Patrick Dills, innocenté après 15 ans, l’affaire d’Outreau…) Il n’est pas rare que les prévenus restent longtemps dans l’attente du jugement, et lorsque la détention est maintenue pendant plusieurs années, les effets psychologiques peuvent être assimilés à des souffrances mentales aiguës. La lente férocité du processus judiciaire est-elle compatible avec l’obligation de respecter la dignité de l’être humain et son intégrité physique et mentale ?
L’idée qu’il faut emprisonner les délinquants est discutable et là il ne s’agit pas de dissimuler les brutalités réelles des actes mais de comprendre, montrer les circonstances qui ont entouré le passage à l’acte.
En prison, on est de tous les horizons, de toutes les races, de toutes les couleurs. Et derrière les visages hébétés de souffrance, au coin de l’oeil, il y toujours une petite lueur qui s’amuse.

Karim Y.
Centre de détention

V.Q. DE M.A.
Incarcéré depuis sept mois je craque, ici rien ne fonctionne correctement ! Pour ce qui est des cantines, pas grand choix et il faut de la chance pour que cela arrive jusqu’à sa cellule en temps et en heure ; pour la buanderie, c’est pire.La bouffe qui est faite sur place, même les mouches du Darfour n’en voudraient pas : caguet et mal au ventre assuré. Côté boulot, si vous êtes sous mandat criminel, les ateliers à la chinoise payés à la pièce et les rares formations doivent être attendues pendant des mois payées au tarif journalier de 2,10 euros d’où vous sont prélevés la télé et le frigo, 46 euros par mois que vous soyez un, deux ou trois par cellule. Beaux bénéfices pour une association ! Les deux bâtiments-maisons d’arrêt sont pleins de gens jugés depuis des mois et même des années, le centre de détention est plein lui aussi à craquer, les transferts vont bon train, mais ne servent à rien car la prison est surpeuplée.[…] Les cellules de 11 m2 prévues pour un contiennent jusqu’à trois détenus !! Nous servons d’école d’apprentissage pour jeunes matons au QI sans cesse à la baisse. Les altercations entre ces derniers et les détenus augmentent ; comme le mitard est plein, les avertissements ou privations (de parloir, cantine, TV, etc.) sont en hausse permanente. Des doubles grilles, en principe interdites, sont installées en plus des barreaux, mais ils préfèrent payer des amendes plutôt que de les enlever, ce qui n’empêche pas les yoyos de circuler ! La cour de promenade en tartan ressemble à Guantanamo, pas d’ombre, ni d’endroit où se mettre au sec les jours de pluie ; par contre, ils vont encore renforcer l’entrée et la sortie par un nouveau sas, avec un peu plus de caméras, ce qui leur permettra de nous suivre dans les moindres recoins. Contrairement aux Baumettes, ici la salle d’activités est bouclée et il faut s’inscrire pour y avoir accès et encore juste pour les activités qu’on vous propose, pas question de jouer aux cartes à l’abri. Sinon, oui, le juge qui vous tient sous sa coupe peut retenir votre courrier et vos mandats pendant parfois plus d’un mois sans qu’il y ait moyen d’intervenir. Les deux seuls points qui fonctionnent à peu près convenablement sont l’UCSA [Unité de Consultation et de Soins Ambulatoires]. Mais un détenu qui ne se plaint pas et ne réclame pas est un bon détenu, donc on vous donne facilement des cachets. Et nous avons un superbe coin toilette avec WC et douche qui est séparé par un mur du reste de la cellule, ce qui vous laisse un peu d’intimité !
Cette lettre va sortir discrètement au parloir, sinon vous ne la recevrez jamais. Le premier CQFD que j’ai reçu m’a été donné par un maton un peu plus intelligent que les autres, qui l’a trouvé planqué dans un coin de leur local. Si vous publiez cette lettre, oubliez mon nom, le mitard est plein, mais il reste de la place au quartier d’isolement.

Pascal
Maison d’arrêt

TUEURS DE TEMPS
La prison de X est un ancien couvent en centre-ville, avec une cour intérieure de 14 mètres par 14 sans un brin d’herbe. Il y a onze cellules avec une cinquantaine de prisonniers, donc c’est pas trop surchargé.Il y a un peu deux tendances pour tuer le temps : salle de muscu deux à quatre fois par semaine, promenade, bibliothèque, stage… Ou bien télé, médicament pour dormir ou substitut de drogue. Chacun à sa sauce,soit l’entretien du corps et de la tête, soit faire le zombie. Les premiers jours, ça chambre un peu en promenade, rien de bien méchant, on te donne des surnoms.Les autres essayent de savoir pourquoi t’es là, tout se sait vite : c’est un peu la version dure et non mixte du Loft. Par chance, il me semble que le fait de ne pas avoir dénoncé mes complices m’a fait plutôt bien voir des autres prisonniers. Ce qui rend fou c’est de passer des matinées à te demander combien de temps tu vas rester et à psychoter sur « je vais prendre cinq ans, trois mois… » Il y en a un qui avait déjà fait trois ans de préventive.
[…] Un des points pour lesquels je trouve que la prison est désintégratrice, c’est qu’elle individualise encore plus que dehors. Les plus petits gestes se ressentent quand ils s’individualisent. Le simple fait de chauffer de l’eau du café pour sa gueule, de nettoyer son carré de table. Déjà, si t’as des thunes, tu peux cantiner, te payer de meilleurs produits que la tambouille de la prison. Quand t’as pas l’habitude du chacun pour sa gueule, ça fait bizarre. Au début, je regardais les autres grignoter puis je me suis retrouvé dans la situation de celui qui a de quoi bouffer et pas les autres. Ça fout mal à l’aise. Du coup avec un autre prisonnier, on s’est dit qu’un payait le café à l’autre et l’autre lui payait le tabac. Un jour, il y a eu un nouvel entrant, je lui ai proposé de lui prêter de l’argent, mais le directeur a refusé, craignant que ce soit du racket.
[…] Quand je suis sorti, j’ai [transgressé] toutes les superstitions des prisonniers : j’ai oublié un pull (« Tu oublies un objet, il te rappelle en prison ») et je suis allé boire un coup au bar d’en face, il paraît que ça porte aussi malheur. Mais n’étant pas superstitieux…

Guilhem, prisonnier à l’air libre

ENFONCER LE RECLUS
Que dire sur la condition carcérale qui n’ait déjà été formulé ? Aborder ce thème réclame d’éviter les lieux communs, terrain d’enlisement des âmes chaleureuses, d’essence parlementaire ou autres, s’apitoyant sur le sort des réprouvés au gré des opportunités.[…] Dans ce contexte de sur-emprisonnement, nous voici assimilés à une nouvelle matière première, un placement à intérêt administratif ainsi que l’avait suggéré Foucault. Nous ne sommes ni plus ni moins que le fonds de commerce des instances répressives. Si fermer une entreprise équivaut à ériger une prison, l’OS au rancart n’aura qu’à se muer en geôlier, troquant le bleu de chauffe pour le bleu de fonction. Après tout, il n’est pas de sot métier.
Seul problème, en gérant le matériel humain tel un stock ordinaire, on s’inscrit dans l’excès dès que les déviances prennent l’ascendant.En l’état, l’amélioration de la condition carcérale n’est qu’un leurre car l’octroi d’un pseudo-confort physique corrélé à la création de nouveaux établissements pénitentiaires s’accompagne invariablement d’un surcroît coercitif étayé de diktats aux relents états-uniens.[…] J’en veux pour preuve le constat collectif émanant des détenus de la prison de Seguedin (Nord), opéré l’été dernier, faisant état de nombreuses exactions perpétrées en la place. [Avant] rien ne filtrait, le huis clos des murs concédant une quasi-impunité aux zélateurs administratifs.[…] Soulignons également la cécité opportune des services parallèles qui, par frilosité ou impératif alimentaire, entretiennent cette déficience, cautionnant par-là même ce qui s’y passe. N’est pire aveugle que celui qui ne veut voir. À ce stade,vous saisissez qu’ils n’ont de pédagogie ou de médical que le terme, ceux du social n’étant que les flics de demain. Vu les investigations menées et l’esprit inquisiteur dont ils font montre lors d’une demande d’aménagement de peine.[…] Si les affaires de mœurs demeurent le laboratoire expérimental de l’instance juridicopénitentiaire, nul ne saurait nier que nous en subissons les effets secondaires (voir note).Qu’une permission soit dorénavant subordonnée à une expertise psychiatrique reflète parfaitement l’état d’esprit du moment, cette discipline n’étant que la béquille du monde judiciaire alors que nous savions déjà que leur présence dans les prétoires en faisait préalablement des conseillers en punition, même avec des expertises de femme de ménage.

Xavier V.
Maison d’arrêt (Lettre sortie au parloir)

NB : Suite à la réforme législative introduite par la loi du 10 août 2007 renforçant la lutte contre la récidive des majeurs et des mineurs, l’exigence d’une expertise psychiatrique préalable à un aménagement de peine (placement extérieur, semi-liberté, fractionnement et suspension de peines, placement sous surveillance électronique, libération conditionnelle) ou à une permission de sortir a été étendue aux condamnations prononcées pour toutes les infractions pour lesquelles le suivi socio-judiciaire est encouru. Du meurtre à la diffusion de procédés de fabrication d’engins de destruction en passant par l’exhibition sexuelle.

NOUS CONTRE EUX
Je perds mon temps en attendant mon tour pendant que la terre tourne Dans cette maison d’arrêt ils me disent que je sors bientôt à ce qu’y paraît
Ils m’ont dit faut que je travaille pour que la JAP me donne la conditionnelle
Des instants gâchés à perdre mes illusions
Je perds mon temps à rester immobile pendant que la terre tourne chaque minute est précieuse on a tendance à trop rêver Je respire le temps les yeux brisés en dérapant souvent je les envoie pisser
Le style bête et méchant trop de temps à lutter à essayer d’être riche en trichant
La politique j’en fais qu’une partouse je suis bon qu’à niquer le Code pénal
Les menottes me serrent les minutes me tuent je parle peu j’ai l’air troublé devant leur toubib Mais le silence n’est pas un oubli Je perds mon temps j’ai autre chose à faire comme batailler pour s’tailler tant qu’à faire avancer
dans le sens inverse de l’enfer
Se balader dans la zone réussir avec des casiers troués comme la couche d’ozone
T’as pas le droit à l’erreur
Je me dis faut que je tue le temps mais c’est le temps qui me tue

[…] La haine est une pauvreté que l’indulgence habille […]

À l’école on me disait de lire ils voulaient m’enseigner que j’étais libre à force de penser très fort en gros j’ai fini taulard […] Qu’est-ce qu’y connaissent de notre histoire tous unis par la misère
Notre histoire unique a une beauté dans toute sa cruauté Vous pouvez pas imaginer la taille de mon amour et ma rancœur
Vivre en gardant espoir comme nos grands-parents ont défouraillé l’histoire
Tout le monde peut reprocher quelque chose à tout le monde Peut-être que tout le monde doit quelque chose à tout le monde
Mes frères sortez les seringues de vos artères et crevez les pneus du charter.

Pirate

Article publié dans le supplément sur l’enfermement « C’est par où la sortie ? » accompagnant le CQFD n° 50, novembre 2007.






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