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CQFD N°051


INTERVIEW DE LA JOURNALISTE MARIE-AGNES PELERAN

TCHAD : L’ARCHE DEVOYEE

Mis à jour le :15 décembre 2007. Auteur : Anatole Istria.

Marie-Agnès Peleran, journaliste à France 3, a été retenue dix jours au Tchad avec l’Arche de Zoé. Elle n’a jamais caché avoir suivi cette aventure à la fois dans un but professionnel et en qualité de famille d’accueil potentielle. Ce qui ne l’empêche pas de garder un œil critique sur cette foirade humanitaire. Elle raconte l’histoire telle qu’elle l’a vécue.

CQFD : Au regard du tollé unanime qu’a suscité l’affaire Arche de Zoé, on a du mal à comprendre ce qui a motivé cette équipée. Quel regard portes-tu sur le projet initial ?
Marie-Agnès Peleran : Si on considère le but premier : sortir des orphelins du Darfour – le cahier des charges de l’Arche précise même « sans famille proche connue en état de s’en occuper » – en danger de mort à court terme, ce n’est pas un but condamnable en soi, c’est même une action légitime. Le deuxième but – faire un coup médiatique qui obligerait la France à se positionner – est plus discutable, mais je le comprends aussi. Personnellement, pour avoir vu les camps palestiniens, sahraouis ou bosniaques lors de précédents reportages, je suis convaincue qu’il y existe des urgences à secourir certaines populations. Toute la difficulté est d’établir s’il y a urgence aujourd’hui au Darfour.
La thèse d’Éric Breteau et Émilie Lelouche, après avoir fait une mission d’évaluation là-bas en avril, était la suivante : malgré seize résolutions de l’ONU, rien ne bouge. Leur défense est basée là-dessus : ils prétendaient agir au nom du droit international. Les membres de l’Arche de Zoé n’employaient pas le terme de génocide, mais affirmaient que les massacres continuaient. Début octobre, il y a encore eu une centaine de morts au Sud Darfour, dans les bombardements des villes de Haskanita et de Mehajarya. Mais c’est vrai qu’il n’y avait pas de preuve absolue que ces enfants étaient en danger de mort imminente.

Cette histoire de légitimité n’est pas évidente.Certains,comme Rony Brauman, ont qualifié l’affaire de « connerie mais pas de saloperie »,en renvoyant la responsabilité morale vers les propagandistes de l’urgence et de l’ingérence militaro-humanitaire, les Kouchner et les BHL. D’autres ont même qualifié l’opération de « colonialisme compassionnel ».Les membres de l’Arche de Zoé avaient-ils conscience d’agir de manière ethnocentrique ?
M.-A.P. : Je pense que ce n’était pas clair dans leur tête. Éric a une vision de l’Afrique assez sommaire, où tout est corrompu, tout s’achète, où les gamins sont laissés à l’abandon. C’est quelqu’un de très à vif sur la question de l’enfance,de la maltraitance.Dans le cas d’Émilie, il y a un discours judéo-chrétien de culpabilité occidentale :puisque nos pays sont responsables des ventes d’armes, du pillage, de la misère, il faut agir à tout prix. Les deux sont en révolte vis-à-vis de l’humanitaire classique, qu’ils jugent hypocrite et inefficace,quand il ne cautionne pas les régimes en place. Mais dire « on va les sauver malgré eux » pose problème.

Il y a une scène saisissante dans le documentaire de Capa diffusé par M6 où, la veille de l’embarquement, Breteau et Lelouche donnent congé à l’équipe tchadienne et leur avouent la finalité du projet. Le visage des Tchadiens se liquéfie, ils tentent de leur dire qu’il faut renoncer. On sent l’incapacité de Breteau à prendre en compte ces signaux d’alarme.
M.-A. P. : Je n’ai pas voulu assister à la scène dont tu parles, ça me provoquait un sentiment de trahison et de mépris insupportable. À plusieurs reprises, avec le photographe, on a insisté pour que les traducteurs soient informés des buts de l’opération. À chaque fois c’était non, pour des raisons de sécurité… Du coup, personne ne peut être sûr des motivations des gens qui t’amènent les gamins.Pour eux,c’est une chance extraordinaire d’avoir accès à l’éducation et aux soins. D’ailleurs, en revoyant les images que j’ai filmées et en refaisant traduire les entretiens,je me suis rendu compte du rôle de persuasion que jouaient les traducteurs auprès des gens. Cette distorsion n’a pas été prise en compte.

Vous n’avez jamais pensé « Il faut arrêter ça » ?
M.-A. P. : Je ne peux pas répondre pour eux. Une fois le processus enclenché, l’avion affrété, il y a eu comme une fuite en avant.

Il y a dans ce ratage une accumulation de boulettes symboliques choquantes : congédier les nounous au prétexte d’une désinfection de la maison ; les faux bandages ; atterrir en France sur un aéroport de fret…
M.-A. P. : C’est vrai qu’il y a des images que j’ai prises dans la gueule. Par exemple une scène dans un village m’a mise super mal.Faute d’état civil, la façon d’estimer l’âge des enfants, c’est par la dentition, la perte ou non des dents de lait. Émilie a donc demandé à un enfant d’ouvrir la bouche. Ça renvoie direct à un côté maquignon, esclavagiste. La même image dans un dispensaire avec un médecin en blouse n’a pas la même charge symbolique. Tout au long de l’aventure il y a eu de l’amateurisme,de la naïveté et beaucoup de confusion. J’ai failli rentrer une semaine avant la fin, mais le photographe m’a dit : « Au point où tu en es et vu ce que tu as déjà pris dans la gueule, reste jusqu’au bout.Ton film sans la scène de l’évacuation finale serait caduc. » Ce qui te ligote – et là où l’émotionnel prend le pas sur la raison – ce sont les liens affectifs tissés avec les gosses.

Autre symbole : faire venir des Africains en France alors que le gouvernement y conduit une politique d’expulsions acharnée…
M.-A.P. : Ça a été très mal interprété par les Africains, qui l’ont vécu comme de la traite négrière, du style : « Nous les adultes, ils nous virent,mais ils choisissent des petits Noirs pour des couples français en mal d’enfant ! » Dans l’esprit d’Éric et d’Émilie, qui sont opposés à la politique actuelle, cela devait réveiller l’opinion publique et montrer l’absurdité des expulsions. Je les trouvais naïfs, vu le climat d’indifférence générale qui règne ici.

Et quand Breteau prétendait avoir des soutiens au sommet de l’État, qu’en était-il ?
M.-A.P. : Il avait dit : « Nous avons des contacts au plus haut niveau et il n’est pas impossible qu’à l’arrivée en France des personnalités soient là et prennent fait et cause pour ces gosses. » Mais il n’a jamais écrit noir sur blanc : « On est couvert. » Je sais qu’il a été reçu une première fois au quai d’Orsay, puis par Rama Yade, qui a donné l’alerte. Il avait des contacts avec Catherine Péguard, la journaliste du Point nommée responsable de com’ auprès de Sarkozy. Rachida Dati était au courant. En mai, les parlementaires avaient reçu une lettre les informant du projet. Le 10 août, Éric Breteau est convoqué par la brigade des mineurs, soupçonné d’exercice illégal d’intermédiaire en adoption. Au départ, l’Arche de Zoé avait parlé d’adoption en pensant qu’en recrutant des gens ayant déjà un agrément, cela garantissait le sérieux des familles d’accueil. Quand ils ont compris la confusion que cela engendrait, ils ont recentré sur l’accueil d’urgence. Mais après son audition, il n’y a pas de suites judiciaires. Début septembre, j’apprends que l’Arche de Zoé se transforme en Children Rescue. Pour « brouiller les pistes », puisqu’il y avait alerte. Mais ce sont les mêmes noms qui apparaissent. C’est gros, mais ça marche. Deux hypothèses : ou les services français sont des brèles ; ou ils savaient tout et ont laissé faire… Je n’ai de preuve ni dans un sens ni dans l’autre.

En tout cas, cette affaire a aussi joué un rôle de révélateur de la Françafrique. Sarkozy a dit à propos des emprisonnés et du président Déby : « C’est des cons, mais il va me les rendre, c’est moi qui les fais croûter ! »
M.-A. P. : Il a bien déclaré qu’il irait chercher les autres, « quoi qu’ils aient fait » ! Le procureur tchadien en charge de l’affaire a été dessaisi du dossier dans la nuit précédant sa venue :il refusait de hâter la procédure de libération des journalistes et des hôtesses. Les grands discours du style « L’Afrique à Papa, c’est fini ! » ont été contredits dans les faits. Cela dit, je suis mal placée pour le lui reprocher !

Quelle suite pour les membres de l’Arche de Zoé détenus au Tchad ?
M.-A. P. : Je suis inquiète parce qu’ils vont être jugés comme des criminels et on ne peut souhaiter à personne de croupir dans une taule tchadienne. Le fait qu’Éric ait dit qu’il avait été lâché par la France et qu’il allait le prouver a indisposé la présidence. Même si sur le principe,je comprends qu’ils soient jugés au Tchad et que je ne doute pas qu’il y ait des magistrats et des avocats compétents là-bas, je ne suis pas sûre qu’ils auront un procès équitable. On n’a pu voir un avocat qu’au bout de dix jours, les Espagnols n’ont pas eu de traducteur avant qu’on soit transférés à N’Djamena… Si tu ajoutes à cela des suspicions farfelues lors de l’enquête, c’est inquiétant.Il faut que les responsabilités soient distinguées, entre celle d’Éric qui porte le projet, Émilie un peu en retrait,et les quatre autres qui se sont fait embarquer et n’ont pris aucune décision.

Et les enfants ?
M.-A. P. : Tous les enfants ont été déclarés pupilles de l’État tchadien. Les familles peuvent leur rendre visite, mais ils ne leur ont pas été rendus parce qu’il y a une enquête sur les circonstances dans lesquelles ils ont été confiés… L’État veut aussi prouver à l’opinion que ses services sociaux sont compétents. Je trouve assez bizarre que deux jours après l’arrestation, l’Unicef et le HCR aient pu prouver que les enfants étaient tchadiens, alors que d’habitude ils mettent des mois à établir leur identité avec certitude. Et puis les gamins sont massalites ou zagawas avant d’être tchadiens ou soudanais.

Publié dans CQFD n°51, décembre 2007.






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