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CQFD N°052


LUTTES INDIGÈNES AU PAYS DE LA COCA

LA LONGUE ROUTE DES PRÉ-COLOMBIENS

Mis à jour le :15 janvier 2008. Auteur : Sara G. Mendeza.

Quand on évoque la Colombie, c’est pour parler d’Ingrid Betancourt, des otages des FARC, de l’héroïsme télévisé de Nicolas Sarkozy ou du louable « effort démocratique » du président colombien, Álvaro Uribe. Mais, derrière cette personnalisation à outrance, se cache une longue histoire de luttes sociales et de répressions sanglantes. Nos bonnes consciences médiatiques ont par exemple oublié d’informer sur les quatre-vingt-sept nations indiennes réunies en congrès à Ibagué début décembre. Reportage.

AWA, KANKUAMO,WAYÚU, Cametzá, Pijao, Zenú, Yanacona, U’wa, Sicuani, Muisca, Ticuna, Witoto… Deux mille représentants indigènes ont participé au 7e congrès de l’Organisation Nationale Indigène Colombienne (ONIC) qui s’est tenu à Ibagué début décembre.Ils sont venus des Andes, des basses terres amazoniennes, de la désertique Guajira, des forêts humides du Chocó, des froides montagnes de la Sierra Nevada,de la côte caraïbe ou pacifique. Autant d’environnements que de modes de vie distincts. Mais ils ont en commun les mêmes problèmes, qui ont fait de ce congrès un rendez-vous essentiel. Ils sont tous confrontés à l’État, aux grandes entreprises et aux différents groupes armés qui cherchent à contrôler leurs territoires. Depuis sa création en 1982, l’ONIC s’est construite autour de soixante-quatre organisations régionales et n’a eu de cesse de fédérer le mouvement autour de luttes pour l’autonomie indigène, la défense des territoires et la récupération de terres par l’occupation.

La rencontre, qui n’a lieu que tous les quatre ans, commence par les chants et bénédictions des chamans. Médecins traditionnels, ils sont aussi pour ces sociétés une clef de voûte assurant le lien entre le monde terrestre et les univers symboliques de leur cosmovision. Coiffé d’une couronne de plumes, l’un d’eux rythme l’installation des participants au son lancinant d’un harmonica. Un autre, vêtu d’une chemise à carreaux, parcourt l’assistance en l’enfumant de palo santo, ce bois sacré aux vertus purificatrices. Et des jeunes femmes Inga agitent leur collier de graines, imitant le bruit de la pluie. Bien qu’il ne représente qu’environ 2% de la population du pays, soit un peu moins d’un million de personnes, le mouvement indigène colombien est parmi les plus forts du continent. Il a participé à la rédaction de la Constitution de 1991, reconnue comme parmi les plus progressistes du monde (mais elle reste jusqu’à présent lettre morte…). Et, en s’appuyant sur une vieille loi datant de 1890, il a pu légalement revendiquer la propriété collective de territoires, les resguardos, pour lesquels les autorités indigènes reçoivent un budget de l’État. En théorie, près de 27 % du territoire national appartiendrait aux communautés indigènes. En théorie seulement, car les populations autochtones sont victimes de diverses pressions qui les poussent à abandonner leur communauté, pour venir grossir les rangs des quatre millions de Colombiens déplacés par la violence. Doña Cecilia a les larmes aux yeux quand elle évoque son départ en catastrophe, il y a huit mois, de la finca [1] familiale. Son fils menacé de mort, ils se sont réfugiés à Ibagué, mais sont maintenant spoliés des ressources de leur terre. Le conflit armé est une des principales raisons de ces déplacements. Ces populations rurales sont souvent prises entre deux ou trois feux (ceux de l’armée, des paramilitaires et des guérillas), ou encore utilisées comme bouclier humain. Quand elles ne sont pas victimes des bombardements et des fumigations qui anéantissent leurs cultures, ou des mines antipersonnel, elles sont accusées par les uns de collaborer avec les autres. C’est ce qui est arrivé au peuple Kankuamo, dont 35% de la population est aujourd’hui déplacée. Originaire de la Sierra Nevada, sur la côte pacifique au nord-est du pays, ce peuple a initié depuis le début des années 1980 un processus de récupération culturelle et venait d’obtenir la propriété collective de territoires. Mais l’assassinat de deux cent trente-quatre personnes en quelques années déstabilise et menace sérieusement son existence. « Dans les années 1990 est apparu un groupe paramilitaire dans la région », nous explique Gilberto, un des leaders communautaires. « Il attaquait la population civile en accusant certains de collaborer ou d’aider les guérilleros. À quinze minutes d’une de ces bases paramilitaires, il y avait un poste de contrôle de l’armée. Ils n’ont jamais rien fait. On en a appelé à l’État, pour que le gouvernement définisse une politique de défense des peuples de la Sierra Nevada. Mais les choses sont bien pires depuis qu’Uribe est au pouvoir. On a aussi saisi la Cour interaméricaine des droits de l’Homme. Une résolution de défense a été adoptée le 25 juillet 2004. À cela, les paramilitaires ont très clairement répondu : le 3 août, ils assassinaient Fredy Arias, responsable des droits de l’Homme pour l’Organisation Indigène Kankuamo. Aucun coupable n’a à ce jour été retrouvé par la justice, et ce pour aucun des deux cent trente-quatre Kankuamo assassinés. » D’autres peuples comme les Nasa, les Paez ou les Pijao sont victimes de disparitions, d’assassinats, voire de massacres.

Le déplacement de population a aussi une finalité économique. Une loi prévoit qu’une terre non occupée depuis cinq ans revient à celui qui la travaille. La grande majorité des richesses naturelles colombiennes est concentrée sur les territoires indigènes. Le pétrole bien sûr, mais aussi le gaz, l’or, l’eau, ressource de plus en plus convoitée, ou encore la biodiversité attirent les grands groupes économiques. Et quand les négociations se compliquent, on en appelle aux paramilitaires, qui agissent parfois de concert avec l’armée, pour chasser ou faire disparaître ces indigènes trop gênants. Le déplacement a de graves conséquences sanitaires. C’est aussi un outil d’acculturation provoquant la dispersion de la communauté quand l’intrusion de ces entreprises n’a pas déjà semé dissensions et querelles internes. Ainsi en est-il pour les Wayúu, ce peuple de la Guajira connu pour sa résistance lors de la conquête espagnole et pour les liens étroits qu’il a tissés avec son territoire. Pourtant désertique, la péninsule est en effet promise à plusieurs mégaprojets, comme la prospection de pétrole et la construction d’un gazoduc. Quant aux vents qui giflent ce paysage de buissons épineux, ils sont déjà exploités dans le parc à éoliennes Jepirachí. Le massacre de Bahia Porte, perpétré le 18 avril 2004 par les paramilitaires, n’est pas un cas unique. Douze Wayúu, dont des enfants, sont torturés, violés, écorchés. Trente personnes disparaissent, et entre 1000 et 3000 autres sont forcées d’abandonner leur communauté pour se réfugier en ville. À qui profite le crime ? Et qui contrôle dorénavant cette partie de la région ?

Autre région, mêmes méthodes. Dans le Chocó, où vivent des communautés Embera, Kuna et afro-descendantes, l’implantation de la monoculture d’huile de palme, appuyée elle aussi par la terreur des paramilitaires, a profondément déstabilisé la région et ses écosystèmes. Aux paysages de forêt humide succèdent des champs de palmiers, dont l’huile est utilisée dans l’agroalimentaire, et plus récemment dans la production de biocarburant. Les Embera ont aussi dû faire face à plusieurs projets hydroélectriques. Et les Kunas s’opposent à la construction d’un canal interocéanique, prolongation du Plan Puebla- Panama en Amérique du Sud, et auquel l’assassinat de cinq leaders en 2003 ne serait pas étranger…

Lors du congrès de l’ONIC, son président, Luis Evelis, évoquait un autre risque passant cette fois-ci par la voie légale. Un projet de loi viserait à modifier la constitution pour ôter aux resguardos leur statut de propriété collective. Privés, ils ne seraient plus inaliénables… La question territoriale est le problème majeur qui menace les peuples indigènes colombiens. « Nous devons montrer à ce pays que nous sommes des gouvernements autonomes ! » s’exclamait Luis Evelis. C’est tout le sens de ce congrès : renforcer l’autonomie pour construire la résistance politique et culturelle. Pour ce faire, plusieurs organisations régionales ont créé une guardia indigène. Julio, représentant celle du Tolima au congrès, ne se sépare pas un instant de son bâton de commandement. Les trois petites tresses de couleur qui ornent le manche forment la bannière de la guardia. Le vert pour la nature et l’espérance, le rouge pour les ancêtres et le blanc pour la paix. « La guardia est une question d’équilibre », explique-t-il. « Il y a des enfants, des jeunes, des adultes, des femmes, des hommes. Le bâton de commandement que nous ont donné les autorités traditionnelles est un signe de résistance et non de violence, car notre façon de penser est bien différente de celle des violents. » Pour l’instant chargée du bon déroulement d’événements comme le congrès de l’ONIC ou de manifestations, la guardia est promise à assurer concrètement l’autonomie politique et territoriale de ces peuples et faire respecter la justice indigène. Face aux fusils de l’armée, de la police ou des autres belligérants, le projet semble symbolique. Pourtant, dans le Cauca, région historique du mouvement où ont eu lieu les premières réappropriations de terres dans les années 1970, la guardia est déjà officiellement reconnue. Et, en 2004, elle s’est massivement mobilisée pour obtenir la libération d’un maire indigène, Arquímedes Vitonás, détenu pendant un mois par les FARC, et celle d’Alcibiades Escué, arrêté par la police.

Pour ces peuples originels, la route est encore longue. Affaiblis par des maladies comme le paludisme, par la perte de leur territoire, la malnutrition, délaissés par les services publics ou tout simplement ayant perdu leurs racines culturelles, dix-huit d’entre eux sont menacés de disparition. Et la Colombie fait partie des pays qui ont refusé de signer la Déclaration universelle pour les droits des peuples indigènes, votée courant 2007 à l’ONU après une vingtaine d’années de discussions. Après tout, l’État colombien fait ici preuve d’une cohérence certaine…

Publié dans CQFD n°52, janvier 2008

Liens utiles :

– Site de l’ONIC : http://www.onic.org.co/

– Actualidad Etnica : http://www.etniasdecolombia.org/actualidadetnica/

– Risal, dossier peuples indigènes de Colombie : http://risal.collectifs.net/spip.php ?mot31


[1] En Colombie,petite exploitation agricole.





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