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CQFD N°052


DU CÔTÉ DE CHEZ LES RUSTIQUES

LE COMPLEXE TOURISTIQUE

Mis à jour le :15 janvier 2008. Auteur : Jean-Claude Leyraud.

Contrairement à ce que croient certains citadins à l’esprit obtus, la campagne est un lieu plein de vie où il se passe plein de choses surprenantes. Savez-vous par exemple que la violence rurale fait plus de victimes que les fameuses violences urbaines dont médias et politiciens se repaissent ? Cette nouvelle rubrique est là pour prouver que le monde bouge et les expériences se socialisent au moins autant chez les ploucs que chez les pieds-plats accros au CO2.

DEPUIS QUELQUE TEMPS, du bord de la départementale, on voyait des camions décharger des tonnes de gravats dans un ravin. Et un beau matin, la presse locale nous a appris l’existence d’un projet de complexe touristique. De l’autre côté du ravin, sur cinq hectares de vignes en terrasses et de pinèdes, il était question de bâtir un hôtel de trente chambres, un restaurant, une trentaine de logis-vacances, deux piscines, un espace sportif… En bref, un de ces infâmes « villages » pour vacanciers d’Europe du Nord, toujours friands de beau soleil provençal. Il faut reconnaître que le lieu, situé au coeur d’un paysage encore intact (c’est rare dans le secteur), est remarquable. Dès l’aube, le point de vue sur les collines bleuies par la brume, et au-delà sur le mont Ventoux, y est exceptionnel. Pas besoin de se casser la nénette pour rédiger le prospectus.

Les « porteurs du projet » étaient un agriculteur-propriétaire parvenu à l’âge de la retraite et voulant se tirer après un dernier bon coup, un agriculteur-promoteur bien connu dans le coin, toujours prêt à investir, et le maire, qui déclarait dans le quotidien La Provence : « Je me bats pour faire aboutir cette réalisation au vu de l’entière adhésion et de la demande renouvelée de mon conseil municipal… Nous sommes une petite commune. Pour continuer à vivre, à nous développer, nous devons aller de l’avant. » En fait de « demande renouvelée », « l’entière adhésion » venait surtout de conseillers municipaux possédant des parcelles situées entre le vieux village et le possible futur « village », à deux kilomètres de distance. Ils savaient que les cinq hectares se vendraient trois fois le prix. Ils savaient aussi qu’une fois que cette première dérogation aurait fait sauter le verrou du plan d’occupation des sols (POS), une fois que les frais de viabilisation nécessaires auraient été payés par la collectivité, on voudrait « rentabiliser » ces dépenses et donc urbaniser progressivement tout le secteur : une rente assurée pour eux.

Ce type de projet sert d’appel d’air à une logique bien connue : celle du profit. Le capital, on le sait, est une pompe qui aspire tout – un paysage par exemple – et en transforme, plus ou moins vite, tous les éléments en flux monétaire. Et moi je me dis que c’est intolérable de laisser disparaître sans rien faire ce bout de paysage qui a l’insolence d’être encore gratuit. On oublie trop souvent que, à titre individuel ou à travers une association, on peut intervenir publiquement, interpeller les élus, les autorités, la population, sur les sujets qui nous concernent. Il ne faut pas avoir peur, la parole est à tout le monde.

Nous avons choisi, avec notre association, d’écrire une lettre ouverte aux élus de la Communauté de Communes en leur retournant leur propre langage, leurs propres arguments. Comme le dit la sous-préfète, on a « attiré leur attention sur les impacts générés par ce projet, notamment sur les emplois existants, les coûts supplémentaires pour la collectivité, les nuisances pour l’environnement ainsi que la perte de potentiel agricole ». On a aussi repris, histoire de leur mettre la pression, ce passage de leur texte de « Réflexions dans le cadre du futur SCOT (Schéma de Cohérence Territoriale) », qui avait été largement distribué à la population : « Le fait de répondre à certains intérêts particuliers (nouveaux habitants, propriétaires fonciers, entrepreneurs…) par de l’urbanisation va à l’encontre de l’intérêt de l’ensemble des habitants qui est de préserver un paysage de qualité. » Ça n’a pas traîné : après réception de cette lettre, les élus se sont réunis pour délibérer. Les leaders, ceux qui ont des ambitions politiques (députation, conseil général), soucieux de ne pas écorner leur image de responsables en se laissant prendre en flagrant délit d’incohérence territoriale, font le forcing et obtiennent un vote qui renvoie le complexe touristique aux oubliettes. Les « porteurs du projet », déçus, font remarquer dans la presse que leur complexe a été rejeté au nom d’un SCOT « qui n’est pas encore adopté ni voté ». Ils n’ont pas compris qu’ils ont eu affaire à un concurrent redoutable, le PADD (le Projet d’Aménagement et de Développement Durable) dont « l’écriture s’appuie sur des débats avec les élus et les acteurs du territoire », et même que « la réflexion conduite en examinant différents scénarios, permettra de faire émerger un projet partagé ». C’est pas du cinéma ! Ils n’ont pas compris que l’idéologie du développement continu, mentalité progressiste que notre maire partage avec de nombreux maires de communes rurales, a été symboliquement terrassée par l’idéologie du développement durable (de lapin), que tout politique un peu ambitieux se doit aujourd’hui de défendre.

Quelques jours après, au marché, je rencontre l’agriculteur-promoteur, que je connais bien. Un colosse qui pourrait m’envoyer valdinguer à dix mètres d’un revers de main,mais heureusement pour moi foncièrement doux et… fort sympathique. « Tu sais, j’ai vu la lettre ouverte, et je respecte tes idées. La seule chose qui m’a chagriné, c’est qu’on y parle de spéculation. Si je monte des affaires, c’est pas pour l’argent, c’est parce que j’aime ça, c’est ma vie. D’autres préfèrent chasser ou jouer aux boules, ou voyager. C’est un jeu pour moi. » Et c’est vrai, ce gars est un joueur de Monopoly dans l’âme. Il possède la moitié du chef-lieu de canton, mais chez lui les meubles du salon dorment sous des housses, il vit dans sa petite cuisine, sa femme va tailler les vignes. « Je vais te dire : au début de cette histoire il y avait une grosse société immobilière française, Terre et Pierres. Mais une loi récente empêche de revendre ce type de projet avant deux ans, et eux, ils ont besoin de faire circuler l’argent très vite. Depuis, ils vont monter leurs projets au Maroc. Alors, on a fait appel à moi… Mais tu sais, ma femme m’a dit : c’est pas plus mal que ça se fasse pas, c’était peut-être l’affaire de trop. Les femmes, elles sentent les choses… Ce qui m’ennuie, peuchère, c’est pour le vendeur. Il voulait arrondir sa retraite de paysan et aller s’installer sur la Côte d’Azur, la mer, le soleil. Je le comprends, mais moi je suis bien ici, à faire des affaires, j’ai ça dans la peau… On m’a bien proposé un autre terrain, mais c’est près du rond-point, à côté de la zone artisanale. Tu vois les touristes aller là ? Bon, allez, salut, et sans rancune. »

Publié dans CQFD n°52, janvier 2008






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