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CQFD N°052


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

UN CON

Mis à jour le :15 janvier 2008. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


JANVIER À L’USINE. Les ateliers ronronnent et marchent quasiment mieux parce qu’il fait froid (oui, c’est ainsi, ce n’est pas pour rien qu’une usine d’ammoniac vient de s’installer en Sibérie : outre le gaz présent dans les sous-sols sibériens,le froid dope la production de ce produit). À la manutention, on tend à battre des records d’expéditions d’engrais. Pour la première année, même les coopératives agricoles qui pratiquaient une trêve du 15 décembre au 15 janvier n’ont pas fermé leurs portes et continuent à faire des stocks. La raison ? Depuis la mode des biocarburants (ce n’est pas à moi de vous dire tout le mal qu’il faut penser de ce nouveau gadget), le prix des céréales dans son ensemble s’est envolé et avec lui le revenu des gros agriculteurs. Ces derniers investissent dans l’engrais, pour produire encore davantage, mais surtout parce qu’il vaut mieux l’acheter tout de suite : son prix va continuer à monter, suivant celui du pétrole (il faut énormément de gaz pour fabriquer les engrais azotés). Les céréaliers répercuteront donc la prochaine hausse des engrais sur leurs productions alors qu’ils auront acheté l’engrais avant l’augmentation. Le boursicotage habituel. La direction vient de confirmer les investissements qui seront faits cette année sur les ateliers. Un nouvel atelier, ultra-automatisé, va être construit dans les mois à venir,pour en remplacer deux franchement vétustes. Bref, présenté comme ça, on pourrait penser que l’usine va continuer à fonctionner et produire encore un paquet d’années. Si ce n’est qu’on sait que tous ces investissements sont très vite rentabilisés, même s’ils représentent de grosses sommes d’argent. Si ce n’est que ce n’est pas ça qui va créer des emplois, loin s’en faut. Au contraire même et dans les services et les ateliers, ça discute d’un éventuel prochain plan social, d’autant que l’actuel se termine en juin. En fait, je vous parle de l’ambiance de l’usine alors que je ne voulais pas vous entretenir là-dessus. Je voulais vous expliquer pourquoi on vient de pousser un ouf de soulagement.

Robert est parti. Enfin. On était plusieurs à lui demander « Bon, dis, quand est-ce que tu pars en retraite ? ». Ce n’est pas trop qu’on s’inquiétait pour sa santé, au contraire, c’était plutôt qu’on guettait son départ. En plus, cet abruti de Robert avait demandé une dérogation pour partir au dernier moment. Et comme il n’y en a que pour les cons, la direction a accepté qu’il parte un an plus tard que la date prévue. C’est qu’il avait peur de s’emmerder chez lui, sans l’usine. C’est dire. Enfin ça y est, le 31 décembre, il a pris ses cliques et ses claques et adieu. Sachant sans doute qu’il n’avait pas bonne presse auprès des collègues, il n’a pas organisé de pot de départ. Si je ne m’abuse, c’est la première fois que je vous parle d’un prolo en ces termes. Plusieurs lecteurs m’ont dit que je faisais de l’angélisme en ne parlant que des « héros de la classe ouvrière » et des méchants directeurs. Hé bien cette fois, en parlant de Robert, je vous brosse le portrait d’un prolo de base.

Après son service militaire dans les pompiers de Paris, Robert a été embauché à l’usine comme pompier. Un boulot pas trop fatigant, mais où il faut être prêt à intervenir jour et nuit sur le moindre incident, accident du travail, début d’incendie ou fuite de gaz. Alors que certains pompiers profitaient de leur temps de veille pour faire du sport et se maintenir en forme, Robert faisait partie de ceux qui traînaient dans les ateliers de fabrication, pas pour s’habituer à la géographie des lieux, mais plutôt pour d’autres découvertes. Il se pointait souvent vers 18 heures en salle de contrôle, heure stratégique pour se faire offrir l’apéro, ou la nuit, lorsqu’il se doutait qu’une bouffe était organisée. À ce régime-là, ce n’est pas le foie qui a lâché comme chez certains autres mais il s’est mis à grossir considérablement. Au point qu’il lui était impossible de monter à une échelle ou de courir sur un incident.

Du coup, de pompier il a été muté comme gardien et là, ça s’est aggravé. Toujours assis, son embonpoint n’a pas diminué, mais sa hargne s’est encore développée. Il est devenu un gros pacha, arborant moustache fine et semblant de banane rock’n’roll en guise de coiffure. Une allure de Beauf à la Cabu. Donnez un petit pouvoir à quelqu’un et vous transformez un chien docile en loup ou en hyène. Trônant dans sa guérite, Robert se l’est joué gardien chiant, bas de plafond, raciste, facho tendance paramilitaire. Emmerdant le moindre péquin essayant d’entrer dans l’usine auquel il manque un papier ; empêchant tel collègue de rentrer avec sa voiture ; refusant d’ouvrir la grille à un autre parce qu’il est arrivé avec un quart d’heure de retard ; parlant aux Africains ou aux Maghrébins comme à des chiens. J’en passe et des meilleures. Lui seul appliquait le règlement intérieur à la lettre. Non j’exagère, je reprends : lui seul faisait appliquer le règlement intérieur à la lettre. Pour les autres, parce que pour lui, il avait toujours une bonne excuse. Ses chefs le craignaient et le laissaient faire parce que c’était plus simple pour eux. Il faisait son boulot et servait de repoussoir à beaucoup. Nombre de collègues ont failli en venir aux mains avec lui (même moi), tellement il la jouait con, buté et facho.

Enfin, bref. Maintenant il est parti et tout le monde en est content. Les choses ne se sont pas améliorées pour autant. Il n’y a plus que deux gardiens dans l’usine, en attente de leurs prochains départs en préretraite. Les autres ont été remplacés par des caméras et de très hautes grilles automatiques. Il faut différents badges pour entrer par les différentes portes de l’usine. Là où les entrées sont surveillées étroitement, ce sont des vigiles de boîtes extérieures et spécialisées qui ouvrent le coffre de nos voitures (des fois qu’on amène une bombe : nous ne sommes pas fouillés à la sortie). Payés à coup de lance-pierre, ils travaillent douze heures d’affilée dans le froid et sous la pluie, parce qu’on leur a retiré la guérite.

Publié dans CQFD n°52, janvier 2008






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