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CQFD N°052


LES VIEUX DOSSIERS D’ANATOLE

UN TRAÎTRE CHEZ LES GUEULES NOIRES

Mis à jour le :15 janvier 2008. Auteur : Anatole Istria.


Après la guerre civile américaine, le sang et la sueur des mineurs et des ouvriers du chemin de fer abreuvent l’expansion économique des États-Unis. C’est l’époque aiguë de la « dictature des riches » que mènent les barons voleurs (robber barons) de l’industrie. En 1868, Franklin Gowen est le grand patron de la Reading Railroad et le propriétaire des mines de charbon du comté De Schuylkill, en Pennsylvanie. Pour lui tout est bénef. Avec leur maigre salaire, les mineurs lui payent le loyer des logements dont il est le taulier, achètent leur nourriture au magasin de la compagnie et lui louent leurs outils de travail. Environ un quart des 22 000 mineurs du comté sont âgés de sept à seize ans, donc payés au rabais. Les accidents sont fréquents, ainsi en 1869, 11 mineurs périssent dans l’incendie d’un puits.

La main-d’œuvre est composée d’immigrants stratifiés selon leur origine. Les Irlandais constituent la main-d’œuvre la plus nombreuse et la moins qualifiée. Ils sont alors considérés comme une sous-humanité, à qui l’on prête tous les « vices » : fainéants, ignorants, buveurs, querelleurs, blasphémateurs, idolâtres (parce que catholiques). Cette ségrégation les met en concurrence avec les Gallois, les Anglais et les Hollandais.

L’impitoyable Franklin Gowen, irlandais lui-même mais protestant de religion, ne rêve que de mater cette racaille. En 1875, il réduit les salaires, fait briser la longue grève qui suit et dépense une fortune pour défaire toute velléité syndicale. Il pousse même les prélats catholiques à excommunier les mineurs qui se rendraient complices de violence sociale. Deux ans auparavant, en octobre 1873, l’agence de détectives privés Pinkerton – connue pour déjouer les complots qu’elle fomente elle-même et pour offrir son bras armé de briseurs de grève –, alerte Franklin Gowen sur la « rumeur portant sur l’existence d’une organisation secrète », les Molly Maguires. Ceux-ci utiliseraient les ramifications d’une société fraternelle irlandaise, The Ancient Order of Hibernians (AOH) comme base de leur entreprise secrète de vengeance sociale. Ils opposent une violence souterraine à la violence de leur exploitation en utilisant le sabotage et l’intimidation contre les jaunes (scabs), les patrons et les contremaîtres. On les accuse d’en avoir tué seize depuis 1854.

Le baron de la mine et les détectives décident « d’extirper ce chiendent nuisible importé d’Irlande ». Ils envoient un agent provocateur pour infiltrer l’organisation. Depuis les récits bibliques, l’histoire est traversée par la figure du Judas, du renégat, du félon, du faux frère, de la balance, de l’indic. Avec l’affaire des Molly Maguires, on assiste sans doute à une des premières infiltrations modernes d’une police privée dans un groupe d’ouvriers. Le choix se porte sur un jeune inspecteur, mais pas n’importe lequel, un Irlandais, un catholique, de la même classe ! James McParlan, alias McKenna, s’immerge dans le bassin minier, intégrant son rôle de bon camarade, payant ses tournées générales au pub, faisant ses preuves dans les bagarres de bistrot et surenchérissant à la radicalité des jeunes mineurs. Il va ainsi gagner le respect et la confiance des membres de l’AOH. En juin 1877, sur ses seules allégations, vingt mineurs irlandais sont accusés d’appartenir aux Molly Maguires et sont pendus pour « conspiration et assassinat ». Parmi eux, Jack Kehoe, dont la famille obtiendra le pardon posthume de l’État en 1979. Les charges qui portaient contre les mineurs restent sujettes à controverse. Encore aujourd’hui, on discerne difficilement le mythe de la réalité. Héros de la justice sociale ou victimes d’un complot policier ? De fait, la criminalisation des mineurs de Pennsylvanie coïncide avec l’écrabouillement des résistances ouvrières américaines pour vingt ans.

En 1970, dans le film Traître sur commande, Sean Connery campe le personnage de Jack Kehoe, le supposé chef du gang. Dans la scène finale, il est visité dans sa cellule, avant sa pendaison, par le traître McKenna. « Que tu le veuilles ou non tu as fait partie des nôtres », le titille-t-il sur sa schizophrénie d’infiltré. Puis feignant un instant de lui pardonner sa forfaiture au nom de son coeur de chrétien il tente de l’étrangler en lui lançant : « Aucun châtiment ne te libérera de ce que tu as fait ». Un ancien adage ne dit-il pas que « seul Dieu pardonne, pas le prolétariat » ?

Publié dans CQFD n°52, janvier 2008.






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