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CQFD N°052


LES ACCROCS AU CLAVIER

NOLIFE ET LES NARCOTECHNOLOGIES

Mis à jour le :15 janvier 2008. Auteur : Gilles Lucas.

Deux cent quatre-vingts heures par mois devant un écran à jouer au chevalier. Avec Xavier, les marchands ont quelques soucis à se faire pour trouver à vendre, encore, du « temps de cerveau disponible », vu le niveau de remplissage aujourd’hui atteint.

« J’ÉTAIS EN CDD. Ça s’est arrêté il y un mois… », dit Xavier, une vingtaine d’années, alors que Cairne Sabot-de-sang approche des hautes terres d’Arathi. Xavier sait qu’à tout instant, un scorpide peut surgir. Sa hache tenue à deux mains, il progresse prudemment dans la forêt d’Orneval. « Venir ici, c’est pour passer le temps. Plutôt que de rester chez moi tout seul… » Il tapote le clavier : « J’ai rien à faire d’autre que de jouer. Au début, il y a dix ans, je jouais chez moi, je ne sortais pas. Au moins ici, il y a du monde autour… » Un ours bondit. « En un mois, il a passé ici presque deux cent quatre-vingts heures », précise Patrick, le gérant du cyber-café. Calcul rapide : environ huit heures par jour, sans RTT ni week-end. Il est ce qu’on appelle un « Nolife ». « Nolife ? On ne choisit pas. De toute façon, j’en ai marre de faire toujours la même chose. Et là, dans le jeu, je ressens parfois des émotions super fortes. Et puis je n’aime pas sentir le temps…, le temps qui passe. » Des orques approchent. La hache de Xavier tournoie. « La violence dans les jeux ne me touche pas. Il n’y a pas de sang. » Des amis ? « J’ai des potes WOW [World of Warcraft]. Une fois, je suis allé à Paris et j’ai rencontré des mecs avec qui je joue sans jamais les voir… » Il poursuit : « Bien sûr, j’ai aussi des amis IRL [In real life]. On tape un peu dans le ballon, on va des fois au cinéma ou à des concerts … Mais bon… » Une copine ? « Ça n’a pas tenu très longtemps. Mais je suis sûr que quand je rencontrerai une fille, je décrocherai. » Les montagnes neigeuses de Dun Morog se dessinent dans le lointain. « Je ne me sens pas exclu. Je trouve que la vie est dure. Trouver du travail, c’est pas facile. Je n’ai aucune passion à travailler, mais comme tout le monde j’ai besoin d’argent… Je vais bien finir par trouver quelque chose… » Crtl – alt +w : « Mais quoi faire d’autre ? Il y a quelques années, j’étais à fond avec l’OM. Je suis même allé à Göteborg pour la coupe de l’UEFA. Mais quand tu vois ce qu’ils font maintenant… » Il prend la canette de Coca posée devant lui et enfourche son kodos pour aller voir le forgeron. Au fond de l’écran, les cristaux liquides scintillent. Câbles, entrelacs de transistors et d’iodes, liaisons avec le serveur…
Au bout, loin de Forgefer et d’Orgrimmar, neuf millions de joueurs tripotent leurs claviers pour le compte de Vivendi Games, leader sur le marché du Massively Multiplayer Online Role Playing Games (MMORPG). « Notre ambition est de permettre aux générations actuelles et futures de satisfaire leur envie de divertissement, de répondre à leur curiosité, de développer leurs talents, d’encourager leurs échanges, de favoriser leur ouverture aux autres, de mieux connaître les différents enjeux du développement durable », se répandent leurs bonimenteurs, mielleux comme peut l’être n’importe quel dealer de produit mortifère. Dès l’arrivée de ces narcotiques technologiques, les marchands se sont empressés de bourrer les esprits que l’époque avait vidés. Tétris se vantait d’être « le jeu le plus addictif du monde ». Un autre s’amusait : « Ne commencez jamais », sous peine de ne jamais pouvoir décrocher ! Everquest déclamait lyriquement que ses utilisateurs devenaient « prisonniers d’un autre monde ». Résultat : une toxicodépendance vissant sur leur chaise des millions de personnes, à l’instar des employés de bureau cloués pendant huit heures devant un écran, à ceci près qu’ils ne sont pas payés. Pour Vivendi Games, un chiffre d’affaires de huit cent six millions d’euros, chiffre en augmentation de 91% par rapport à l’année précédente, avec à sa tête Jean- Bernard Lévy, capo di tutti i capi des pushers de ces produits aux effets « persistants » – jeux, portables (SFR), séries télé (Canal Plus) – touchant 190 000 euros par mois pour services rendus à cette entreprise d’abrutissement général. Petit espoir ? « Dans Counter Strike, où terroristes et policiers se livrent une guerre sans pitié, les racailles ne veulent jamais être les flics… », assure Patrick.

Publié dans CQFD n°52, janvier 2008






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