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CQFD N°053


GRÈVE « ILLÉGALE » DES TRAMINOTS

LE TRAM FAIT DÉRAILLER VÉOLIA

Mis à jour le :15 février 2008. Auteur : Gilles Lucas.

Automne 2005 : c’est à qui étripera au mieux les grévistes de la Régie des Transports de Marseille (RTM). Deux ans plus tard, la justice confirme le bon droit des grévistes et l’illégalité de l’entrée de Véolia dans la gestion du tram. Où sont passés les lyncheurs et les pleureuses de l’époque ?

QUARANTE-SIX JOURS, c’est ce qu’aura duré la grève des bus et du métro à l’automne 2005. « Ces deux mois de salaire, que j’ai perdus à l’époque, je les paie encore… », dit Christelle [1], chauffeur de bus, rencontrée un après-midi de janvier 2008 devant un local de la RTM.

Retour sur l’affaire. Le 24 mars 2005, Jean-Claude Gaudin et sa majorité UMP au sein de Marseille Provence Métropole votent le « principe » d’une délégation de service public (DSP), permettant l’arrivée d’une entreprise privée dans la gestion des transports en commun marseillais. En juin, l’activité tramway est « particularisée » au sein de la régie. En septembre, la RTM lance un appel d’offres concernant exclusivement le tram et auquel seule la Connex/Véolia répond. Le 9 septembre, le conseil d’administration, contre l’avis du comité d’entreprise, annonce l’arrivée de trois cadres de l’entreprise privée au sein de la RTM. Le 4octobre 2005, alors que les marins de la SNCM sont, eux aussi, engagés dans un conflit où il est question de faire entrer la Connex/Véolia dans la société navale, les traminots cessent le travail. Première exigence : le retrait pur et simple de la DSP. Que disent les grévistes ? Que le matériel de la RTM donne des signes de fatigue, qu’en dissociant le tram des autres moyens de transport marseillais, ces derniers risquent de voir leur état s’aggraver. « À croire qu’ils voulaient que nous, les salariés de la RTM, nous soyons désignés comme responsables de l’état de la boîte. On laisse à la RTM ce qui ne va pas et on donne au privé un outil tout neuf et prestigieux », déclare Philippe, un chauffeur du dépôt de Bougainville.

Et c’est la curée. La ville s’emplit d’otages ! On parle de lyncher les grévistes ! Des citoyens en colère, tartarins de comptoir et adorateurs de leurs bons maîtres, optent plutôt,en attendant les exécutions, pour l’intervention de l’armée ou le licenciement une fois pour toutes de ces « privilégiés corporatistes ».La presse affirme, comblée, que « 70% des Marseillais » sont contre la grève (La Provence du 01/12/05). On dégaine des chiffres : la RTM parle d’une perte de 3,5 millions d’euros, et la Chambre de commerce et d’industrie estime que les boutiques et les services du centreville ont perdu autour de 70 millions d’euros de chiffre d’affaires entre le 4 octobre et le 4 novembre. Les autorités locales se tournent vers l’État pour demander des aides financières, comme après une catastrophe humanitaire. On s’attend à l’arrivée des ONG… Fort de ce soutien « populaire », le maire, dans le rôle du chef de meute et avec les intonations de l’arracheur de dents, affirme qu’il « n’a pas cessé de dire que nous n’avions pas l’intention de privatiser quoi que ce soit à la RTM ». Et convoque la justice. Le tribunal de grande instance répond prestement et, le 4 novembre, déclare la grève illégale en assortissant sa décision d’astreintes, de paiement d’une provision et de règlement des frais de justice. Le 21 novembre, FO et UNSA signent un accord [2] avec la direction. CGT, CFDT et CFTC poursuivront encore deux jours. La grève finie, le médiateur Bernard Brunhes, nommé par le gouvernement, se lâche : il accuse la mairie et la direction de la RTM d’avoir « voulu la peau des grévistes ». « J’ai compris très vite qu’[ils] n’avaient pas la moindre envie que ça s’arrête, ou alors que ça s’arrête avec une CGT qui dirait “ça y est j’ai perdu” », déclare-t-il au micro d’une radio locale. De leur côté, la CGT, la CFDT et des membres de l’opposition de la Communauté urbaine engagent à leur tour des procédures. Le 6 juillet 2007, deux délibérations modifiant le règlement de la RTM et adoptant le principe de la DSP sont annulées par le tribunal. Le 29 octobre, la Cour de cassation déclare la grève de l’automne 2005 légale. Et le 21 janvier 2008,c’est au tour du tribunal administratif d’annuler la délibération instaurant la gestion du tram par la Connex [3].

Exit Véolia ! La Sainte-alliance de la mairie, des commerçants, des prédateurs, des patrons et de leur petit personnel – le chœur des « citoyens en colère » – se voit ici défaite sur son propre terrain, celui de la justice et de l’ordre. Va-t-on donc voir le maire s’excuser publiquement ? Les médias titrer en une sur la défaite de Véolia ? Les commerçants rassembler des fonds pour compenser le trou du salaire des grévistes qu’ils ont contribué à creuser en les calomniant ? Les aspirants miliciens de l’organisation « Liberté Chérie » tenir, émus, le drapeau de la « liberté du travail » en affirmant leur soutien aux grévistes de la RTM ? Et la direction trouver un arrangement pour payer les jours de cette grève dorénavant reconnue légale ? « C’est super qu’on ait foutu Véolia dehors », dit Philippe. « Mais ce qui me gêne, c’est que sur le tramway il y a toujours pas écrit RTM. C’est ça le plus important, quand même. Non ? »

Article publié dans CQFD n° 53, février 2008.


[1] Les noms ont été changés.

[2] Prévoyant 200 recrutements sous statut RTM pour le tramway, une augmentation de salaire de 2,2 % en 2005 et l’étalement sur 10 mois des retenues des jours de grève d’octobre.

[3] La Communauté urbaine a fait appel. Cet appel n’est pas suspensif.





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