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CQFD N°051


TRAVAILLER EN SUISSE

HEIDI BROUTE LES DROITS SYNDICAUX

Mis à jour le :15 décembre 2007. Auteur : Karelle Ménine.

Pour délocaliser, un pas de côté peut suffire. Afin d’assouvir leur soif d’économies salariales, les entreprises françaises disposent, ici en Europe, d’un pays aussi grand qu’un code du travail mis au carré par le Medef : la Suisse. Hosannah ! L’Asie dollarisée n’est plus leur seul horizon.

MERCEDES [1] fait les présentations : « C’est mon époux. » Elle ajoute : « C’est difficile. » Puis regarde le mur. « Il n’y a pas de timbreuse. C’est le chef qui note les heures. Alors c’est la loi du favoritisme. » Son mari n’ose rien dire de peur de perdre sa place. Il travaille à la Société neuchâteloise de presse (SNP). En matière de respect du droit du travail, la Suisse a des décennies de retard qui passent, aux yeux du patronat, pour des années d’avance. Après Renault- Finance, Indosuez, BNP et le Crédit Agricole, deux groupes tricolores s’y sont implantés récemment : le groupe Hersant [2], actionnaire à 60 % de la SNP par le biais de sa branche France-Antille Comareg, et Autajon, qui a racheté en 2004 l’imprimerie Sauberlinet- Pfeiffer, installée dans le canton de Fribourg.
Pour ces sociétés, le code du travail helvétique est une aubaine. Elles ne s’en cachent pas : elles ont même refusé de signer le Contrat de travail collectif (CCT) de l’industrie du livre –pourtant bien frileux– , s’asseyant ostentatoirement sur les revendications syndicales. Dans toutes les branches professionnelles, les conventions collectives obligent les employés à ne jamais perturber « la paix du travail » et l’article 102 de la CCT de l’industrie graphique stipule ainsi que « les parties ont la possibilité d’exercer leur devoir de solidarité [mais] s’engagent toutefois à permettre la parution des journaux en toute circonstance… » Autant dire que le travailleur a le droit de protester comme Assurancetourix a le droit de chanter. Prière de ne pas déranger.

Au menu des employés, des semaines de quarante à quarante-cinq heures souvent ductiles ; un travail de nuit comptabilisé à partir de 23 heures (en France c’est généralement dès 21 heures) ; des jours fériés (tels que les ponts) accordés selon le bon vouloir de la direction ; quatre semaines de vacances payées ; pas de salaire minimum… Virginie,employée chez Sauberlin-et-Pfeiffer, non syndiquée (« c’est mal vu »), constate sans vraiment se plaindre : « Sur une journée de huit heures de travail, le personnel a voté à la majorité un rabais de dix minutes sur l’unique pause journalière d’une demi-heure à laquelle nous avons droit, en contrepartie d’un reversement financier. Un gain gros comme une cacahouète puisqu’à la fin du mois ça nous fait environ cinquante francs suisses [trente euros], mais beaucoup en avaient besoin. » Pour une durée de travail continu supérieure à sept heures, trente minutes de pause sont bien accordées par la direction,mais, prise sur le temps de travail, cette pause implique la suppression de l’indemnité de repas. Virginie termine sa bière, hausse les épaules : « J’ai vu le nombre d’employées temporaires, souvent non qualifiées et d’origine étrangère, augmenter. La mobilisation est devenue encore plus difficile. Ces femmes ne savent pas toujours lire, elles ne connaissent pas leurs droits et se font discrètes. »
Le rapport annuel 2007 de la Confédération syndicale internationale (CSI) [3] met la Suisse sur la sellette, en particulier pour sa protection insuffisante contre les licenciements antisyndicaux. Un délégué du personnel peut être congédié sans autre contrepartie que six mois de salaire (indemnité maximale pour tout salarié en cas de licenciement abusif, la réintégration dans l’entreprise n’étant pas exigible…). Le CSI s’indigne que le Tribunal fédéral de Lausanne ait par exemple condamné le syndicat Comedia à une amende de 1 500 francs pour avoir bloqué une entreprise de presse qui ne respectait pas la convention collective. La mairie de l’époque, socialiste, avait envoyé les forces de l’ordre pour faire respecter « le droit de travailler ». Les entreprises qui refusent l’accès de leurs locaux aux syndicats sont nombreuses. Et ces derniers font preuve d’une frilosité toute helvétique, se refusant à mener des actions pouvant secouer l’inertie ambiante. Ainsi la Suisse fait-elle figure de proue dans la galère de la restructuration néo libérale. Les patrons le savent : la collectivité paie en aides sociales ce qu’ils ne versent pas en salaires et la servilité des travailleurs est en passe de devenir instinctive. Même si ses conditions de vie ne cessent de se dégrader, l’employé individualisé se démobilise chaque jour un peu plus. S’il est aux abois, seul son silence effraie. À quand une jacquerie ?

Publié dans CQFD n°51, décembre 2007.


[1] Prénoms modifiés à la demande des personnes interrogées.

[2] En sus de ses parts dans la Société neuchâteloise de presse, Philippe Hersant participe majoritairement dans le groupe Finalosa, éditeur du quotidien suisse La Côte, et des actions au sein de la télévision genevoise Léman Bleu. En 2004 le groupe Hersant-Suisse employait 300 personnes pour un chiffre d’affaires de 33 millions d’euros. Quant à Sauberlin-et-Pfeiffer, ils refusent de publier leurs comptes, n’en ayant pas l’obligation.

[3] http://survey07.ituc-csi.org/getcountry.php ?IDCountry=CHE&IDLang=FR .





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