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CQFD N°011


Cinéma clandestin

Quand le MIB dégoupille les luttes de quartiers

Mis à jour le :15 avril 2004. Auteur : Olivier Cyran.

Diffusé dans des circuits militants, un film tonique sur le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB) retrace des luttes collectives menées récemment dans des quartiers discriminés. Avec Reynald Bertrand, auteur du film, et Tarek Kawtari, cofondateur du MIB, retour sur une expérience féconde qui se cherche toujours.

CQFD : Comment as-tu rencontré le MIB ?

Reynald Bertrand : Ça remonte à l’affaire Zamani, un détenu de 23 ans décédé au mitard de la prison de Nantes. C’était en février 2000. La famille découvre le corps, couvert de plaies et d’ecchymoses, un comité de soutien se crée autour d’elle et s’aperçoit que l’instruction est orientée pour accréditer la version du suicide et occulter le tabassage infligé par les matons. La justice a enterré l’affaire sous un non-lieu… La lutte du comité de soutien m’a permis de tourner Justice pour Zamani et de rencontrer les gens du MIB. En septembre 2001, ils me demandent de filmer leur action devant le palais de justice de Versailles, à l’occasion du procès du policier Pascal Hiblot, qui avait tué Youssef Khaïf à Mantes-la-Jolie. Après l’acquittement de Hiblot, j’ai continué à suivre le MIB. Et petit à petit, une perspective s’est dégagée…

Laquelle ?

Reynald : Avec Zamani, il s’agissait déjà de produire un document qui sauvegarde la mémoire d’une lutte. C’est la même démarche avec le MIB : fournir des outils pour se battre, montrer comment il est possible d’organiser une manif, d’assurer un service d’ordre, de faire face aux autorités… Parmi les militants du MIB, certains ont l’expérience des émeutes, ça fait partie de leur histoire, mais ils ont découvert à moment donné qu’il était plus efficace de s’organiser politiquement. C’est ce que montre le film.

Tes séquences sur Poissy ou Dammarie-les-Lys témoignent d’une belle aptitude à l’organisation politique…

Reynald : Le cas de Dammarie est très parlant : en 1997, la mort d’Abdelkader Bouziane avait provoqué des émeutes. En 2002, après une nouvelle violence policière qui a entraîné la mort de Mohammed Berrichi, les jeunes ont manifesté pacifiquement, grâce au travail en profondeur de l’association Bouge qui bouge. Que des habitants des quartiers puissent avoir une expression politique cadrée, ça met les autorités dans l’embarras. Ce qui ne les a pas empêchées d’envoyer 200 CRS dans le quartier et de traîner les militants en justice, au prétexte bidon d’un tract hostile à la BAC.

Ton film coïncide avec la montée en puissance de la machinerie sécuritaire.

Reynald : C’est vrai que le contexte qui a marqué la période du tournage, de septembre 2001 à juillet 2002, apportait une dramaturgie intéressante… Mais le sécuritaire n’est pas né de la dernière pluie. Quand tu consultes les archives, c’est troublant : les sujets diffusés à la télé dans les années 60 ressemblent beaucoup à ceux d’aujourd’hui. Quelques mots ont changé, mais le rapport à l’indigénat et aux « voyous » est resté le même. Et on a trop souvent tendance à oublier l’œuvre des socialistes Joxe, Marchand ou Chevènement, qui ont contribué au merdier que nous subissons aujourd’hui.

« On s’en fout, on est chez nous »

Qu’est-ce qui fait la spécificité des luttes du MIB ?

Tarek Kawtari : Les immigrés ont longtemps été soumis à un devoir de réserve. Ne pas intervenir dans le champ des idées politiques, cet interdit est très ancré dans l’esprit de nos parents. Ça interroge un pays sur ce que c’est qu’être citoyen… Les luttes de l’immigration ont permis d’interpeller l’histoire coloniale, de nous émanciper par nous-mêmes, en rupture avec cette gauche coloniale qui voulait nous instrumentaliser. Jusque dans les années 90, le slogan en vogue, c’était « première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés ». À quoi nous avons répondu en 1997 : « On s’en fout, on est chez nous. » Depuis, on entend ça partout.

Le MIB a longtemps fonctionné sans chefs. C’est toujours vrai ?

Tarek : Certains chez nous s’en plaignent ! On a toujours été à cheval sur le principe d’une structure ouverte et non hiérarchique, même si les enjeux de pouvoir ne sont pas absents. Nos réunions même les plus décisives se sont toujours tenues portes ouvertes. Mais les plus politisés disent que ça fout trop le bordel.

Toujours pas fatigués de bouger sur les quartiers ?

Tarek : On le fait quand on nous le demande, parce qu’on sait surmonter les barrières des cités. Moralement, c’est parfois épuisant d’intervenir sur des affaires dramatiques, avec une famille en deuil et des quartiers traumatisés. Mais, pour nous, la façon d’agir vaut au moins autant que le résultat. À Dammarie, par exemple, le résultat, c’est zéro. Par contre, l’expérience accumulée au cours de ces luttes, elle, elle a du poids. Cela étant, intervenir au coup par coup ne fait pas une politique à long terme. Aujourd’hui, notre souci est de pérenniser l’action.

Comment et avec qui ? Dernièrement, on a vu le MIB côtoyer des associations musulmanes…

Tarek : On part de là où on est. Or, dans nos quartiers, il y a quoi aujourd’hui ? Il y a ce qui reste des associations laïques des années 80 et 90, et puis il y a des associations religieuses où l’on trouve de tout, des intégristes qui délirent mais aussi des musulmans progressistes. Je ne vois pas pourquoi on n’essaierait pas de les ramener vers nous, vers nos préoccupations. À Lyon, l’Union des jeunes musulmans (UJM) nous a contactés parce que ça ne les intéressait pas d’avoir des brebis qui ne viennent que pour la prière, ils veulent s’engager pour l’égalité des droits. Pourquoi ne pas leur faire confiance ? Nous, on ne négociera jamais sur le statut de la femme ou je ne sais quoi : on est ce qu’on est, avec notre féminisme, nos mécréants et nos « délinquants », pas toujours bien vus des religieux.

La crainte, justement, c’est qu’à vouloir les faire venir sur votre terrain, ce soit eux qui vous embarquent sur le leur…

Tarek : Il y a toujours un risque, y compris quand on fait des alliances temporaires sur la Palestine ou avec No Vox et la Confédération paysanne. Notre envie, c’est de regrouper des gens issus des quartiers, qu’ils soient bouddhistes, gauchistes ou musulmans, filles ou garçons, fumeurs de joints ou buveurs de pinard. On a intérêt à ce qu’une partie des gens qui vont à la mosquée s’ouvrent à nos luttes. Après, c’est un rapport de forces. C’est clair qu’il y a plus de monde dans les mosquées que dans les centres sociaux. Mais qu’est-ce qu’on veut promouvoir pour nos quartiers ? Notre référence, c’est l’éducation populaire, et je ne vois pas ce qui empêcherait les musulmans progressistes d’y participer. Et puis c’est quoi, l’autre terme de l’alternative ? Un marchandage à qui mieux-mieux, un islamo-business avec des négociations pour savoir qui aura son centre social, qui sa mosquée… Ça ne m’intéresse pas. L’école confessionnelle, je n’en veux pas. Ce qui m’intéresse, c’est l’égalité des droits.

Propos recueillis par Olivier Cyran

Les films MIB et Justice pour Zamani sont disponibles en VHS à Co-errances, 45, rue d’Aubervilliers, 75018 Paris, 14 euros la cassette (chèque à l’ordre de Co-errances).

Publié dans CQFD N°11, avril 2004.






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