Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°051
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°051


LES « NANTIS » DES RÉGIMES SPÉCIAUX ONT FAIT GRÈVE MALGRÉ LEURS SYNDICATS

LE SOLEIL D’AUSTERLITZ

Mis à jour le :15 décembre 2007. Auteur : Zé et Seigurant.
- LA BASE VA CHANGER DE MONDE -
Drôle de rentrée sociale ! Côté medef.gouv.fr, l’agenda était chargé… « Défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance », avait claironné Denis Kessler dans le Challenges du 4 octobre. En face, les blaireaux du syndicalisme de convenance se sont couchés, façon CFDT cuvée 1995. Leur mufle orne désormais le tableau de chasse sarkozyen, au-dessus de la cheminée versaillaise. Ils y font bonne figure. Du coup, l’image de ce qui s’est passé « en bas », du côté de « la base », en devient floue, éclatée, fragilisée…, imprévisible. On y décèle, au-delà de l’amertume de ceux et celles qui se sentent trahis et marchandés, quelques pistes pour les mouvements sociaux à venir.

« LA CONVICTION c’est que Sarkozy,le gouvernement et les deux grandes centrales synd icales françaises, la CGT et la CFDT, savent depuis le début comment cette affaire va se terminer. […] Tout le monde connaît à l’avance les résultats de la négociation. […] Les grandes organisations syndicales, elles s’en moquent des régimes spéciaux. Ce qui les intéresse, c’est la négociation l’année prochaine du régime des retra ites de l’ensemble des salariés. Pas les régimes spéciaux. Ils n’ont pas envie de se battre trop. […] Mais leurs troupes ? Ceux de la base se méfient des centrales syndicales, ils sentent bien qu’elles ne sont pas disposées à les aider, donc ils préfèrent tenir avec la grève. Chacun sait comment ça doit se terminer avec toujours [un] petit risque ; avec ces mouvements sociaux, les gens dans les rues, dans les AG, on ne sait jamais comment ça peut tourner. Il faut faire attention là aussi à ne pas jouer avec le feu. »
Voici le décor planté par Roland Cayrol, président de l’institut de sondage CSA, lors d’une interview datée du 16 novembre. Comme le dit un cheminot d’Austerlitz : « Ce monsieur a le cynisme de sa classe sociale. Quand il parle de privilèges sociaux,il oublie bien évidemment les militaires,les députés,les sénateurs…,tous les gens de son milieu avec qui il passe beaucoup de temps à ne rien faire. » Néanmoins, de son point de vue, Cayrol décrit bien les enjeux en cours dans le mouvement de grève entamé le 14 novembre à la SNCF et à la RATP. Les grévistes, pour les plus déterminés d’entre eux, ont d’emblée eu à peser contre leurs propres organisations syndicales [1]. Un tract, rédigé une semaine plus tard par quelques cheminots et publié le 22 par la section SUDRail de l’ECT [2] Austerlitz, est sur ce point très parlant :
« Le 22 novembre 2007, sans avoir le courage de l’annoncer ouvertement, la CGT a fait reprendre le travail dans de nombreuses assemblées générales et notamment dans la nôtre avec pourtant 75% de grévistes à l’exécution sur l’établissement. L’UNSA a appelé à suspendre le mouvement,mais a voté contre la reconduction. Seul FO et Sud-Rail ont appelé à reconduire la grève. Didier LeReste a certainement donné ordre à ses troupes de rentrer dans le rang. Tout le monde n’a pas obéi, mais les ordres ont été bien suivis ; avec 34% de grévistes à l’exécution [3] nationale la CGT a choisi de reprendre le travail. La CGT s’assoit donc sur les points de cadrage de la réforme et laisse le champ libre à la direction pour les tables rondes. En choisissant de reprendre le travail,cette organisation syndicale, à l’encontre des motions des assemblées générales, obéit aux recommandations de X. Bertrand. Nous condamnons les manipulations qui ont eu lieu durant cette grève.Afin de toujours travailler dans l’unité, nous nous sommes refusés à polémiquer sur ces sujets durant le conflit. La CGT a fait ce jour le choix de rompre l’unité. Pour rappel, Bernard Thibault a seul été voir le gouvernement avant le conflit, le 13 novembre. Il a demandé des réunions tripartites au lieu de demander le retrait de la réforme.Après neuf jours de grève sur le deuxième mouvement, Didier LeReste fait reprendre le travail en ayant en poche un calendrier et des groupes de travail. Cela va à l’encontre des intérêts des travailleurs que nous sommes. Nous condamnons ces actes et nous n’avons pas peur de parler de trahison. Bien entendu nous ne lâchons pas notre régime de retraite. Nous savons maintenant que la CGT ne veut pas de la grève dure. Elle est devenue un syndicat d’accompagnement et réformiste comme la CFDT en 1995. Nous appelons à poursuivre le combat par tous les moyens légaux existants. Pour rappel, à la SNCF il y a différentes formes d’actions qui, quand elles sont décidées de façon majoritaire, portent leurs fruits. Des actions en banlieue ont déjà eu lieu et ont été bénéfiques. »
Dans le même esprit, voici quelques propos de cheminots du site d’Austerlitz enregistrés lors d’une émission de Fréquence Paris Plurielle le 26 novembre :
Michel, à la SNCF depuis 1974 : « […] Ce dernier mouvement ne finit pas très bien quand même du fait de la politique menée par les organisations syndicales, de toutes les organisations syndicales, et non pas du fait des cheminots qui étaient très déterminés depuis l’annonce de la réforme faite par Fillon le 9 septembre dernier.Les organisations syndicales ont demandé dès le début aux cheminots d’attendre quatre semaines pour se préparer, alors que très rapidement tout le monde était prêt. Le gouvernement aussi, d’ailleurs. Tout était ficelé.Demander aux cheminots de se préparer, ce n’était pas forcément une mauvaise chose, mais attendre aussi longtemps c’était afficher une volonté de ne pas préparer une riposte à la hauteur du problème […]. »
David, contrôleur depuis cinq ans : « Maintenant que les négociations sont entamées,nous on sait que les compensations ne seront jamais égales à nos pertes. La méfiance des grévistes vis-à-vis de leurs organisations syndicales,c’est quelque chose que j’ai observé au fur et à mesure des AG, y compris de la part des non-syndiqués,mais aussi des militants qui, j’en fais partie, ont pris leurs distances dans ce conflit-là précisément avec leurs représentants fédéraux et confédéraux. Moi je suis à FO et je n’ai pas entendu une seule fois Mailly intervenir pendant les neuf jours de grève. Je ne me suis pas reconnu non plus dans le discours de Falampin, le représentant cheminot FO. Pendant ce mouvement,ma confiance en eux s’est ébranlée et j’ai le sentiment que leurs carrières politiques passent avant la défense des salariés ; quand j’entends Thibault ou Mailly à la sortie de la résidence versaillaise du chef de l’État, La Lanterne, je suis extrêmement gêné. Je ne me sens pas à l’aise dans la structure syndicale que je suis censé représenter. »
Michel : « La grève, c’est l’affaire des grévistes, des travailleurs qui se battent tous les jours et qui s’organisent. C’est à eux de la prendre en main de A jusqu’à Z. C’est ce qu’on avait fait dans le mouvement de 86-87 à une échelle assez importante. Mais pas encore assez. Il faudrait que dans la grève il y ait une organisation propre, de délégués reconnus, éligibles et révocables à tout moment, qu’ils soient des militants syndicaux ou non. Des délégués sous contrôle des AG qui ont des mandats, des comptes à rendre et qui pourraient très bien se réunir avec les autres d’autres secteurs et représenter ainsi véritablement la grève. Sans remplacer les syndicats, pendant la grève, les travailleurs peuvent se donner les moyens de se diriger jusqu’au bout. C’est la meilleure garantie pour éviter que des responsables syndicaux décident de casser les grèves. […] C’est vers une démocratie de tous les moments qu’il faut qu’on aille. Les directions syndicales sont nécessaires tout au long de l’année, c’est une bagarre au quotidien, les patrons nous mènent la vie dure au quotidien. […] Et quand les dirigeants, quels qu’ils soient, nous disent d’arrêter, on pourra dire non, c’est nous qui décidons. Ça s’appelle la démocratie ouvrière, on l’a pas inventée, elle a déjà existé dans le passé. »
Guy, cheminot depuis vingt-huit ans : « […] Nos AG étaient quotidiennes. C’est là que se débat tout ce qui peut se passer. Une grève reconductible est votée chaque jour pour vingt-quatre heures. On a en face de nous des organisations qui ne veulent pas de ça. Elles ont un rôle à jouer entre le gouvernement, les patrons, les travailleurs. Elles ont un rôle de courroie de transmission. Aujourd’hui, ça s’appelle des partenaires sociaux. On doit s’organiser pour le jour où elles changent de bord, où elles virent du côté du patron, pour aller au-delà, pour dire non, on ne reprend pas le boulot, on ne va pas négocier. Et on s’est encore rendu compte que les machines syndicales sont des organisations puissantes à tous les échelons. Et en bas, il y a les militants, les copains de travail qu’on côtoie tous les jours, qui ont les mêmes conditions de travail que nous.Mais ils croient en un système : leur organisation syndicale a la solution pour faire aboutir les revendications. Et quand on essaie de mettre en place pendant la grève des fonctionnements différents, ils se battent contre. C’est dommage à dire, mais il faut le combattre. C’est là qu’on manque aussi de conscience individuelle, les gens mettent trop facilement leur avenir entre les mains des organisations, des autres, même. »
Guillaume, cheminot depuis peu : « […] Dès le premier jour s’est posée la question de “Faisons ou pas une AG de site”, comme ça s’est fait dans beaucoup d’endroits en France et même à Paris.Pourtant,à Austerlitz, on en a discuté tous les jours. Il y a eu des inter-pros l’après-midi,mais elles n’étaient pas décisionnelles. Je ne comprends toujours pas comment la CGT a pu nous faire reprendre le boulot alors qu’à l’ECT Austerlitz on était à 75% de grévistes. »
Guy : « La différence entre des moins jeunes, comme Michel et moi, et d’autres plus jeunes, c’est que nous on sait qu’on va être trahis. La question, c’est à quel moment ? L’avantage d’aujourd’hui, c’est quand on explique à des jeunes qui ont un an ou deux ans de boîte comment ça se passe, ils sont déçus mais pas démoralisés. On est peut-être en ce moment dans le creux de la vague, mais on s’en sortira […]. »
Pour ne pas conclure, nous citerons le sentiment d’un cheminot exprimé en AG à propos de la réforme des retraites : « Et puis moi, ce que je veux c’est de l’argent, pas du travail. »

Publié dans CQFD n°51, décembre 2007.


[1] Dès le 15, une motion est proposée à l’AG des contrôleurs d’Austerlitz, reprenant la motion votée la veille à Paris-Nord qui stipule que le pouvoir revient aux AG et exige des fédérations qu’elles suivent le mandat des grévistes.

[2] ECT : Établissement Commercial Train (Contrôleurs) – EEX : Établissement EXploitation (Guichets & Accueil) – ET : Établissement Traction (Conducteurs).

[3] Tous les personnels actifs sauf la maîtrise et l’encadrement.





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |