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CQFD N°051


DE NOTRE CORRESPONDANT QUASI PERMANENT AU PÉNITENCIER

L’INNOCENCE DU LÉGISLATEUR

Mis à jour le :15 décembre 2007. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

Au début de la décennie, l’état des prisons fut l’objet de grandes préoccupations. Sénateurs, députés et membres d’associations bien intentionnées se précipitèrent dans ces lieux secrets. D’un même élan, ces braves gens allaient tordre le cou à la honte de la République… Sept ans plus tard, c’est encore l’obsession du châtiment qui dicte sa loi.

EN L’AN 2000, les parlementaires ont beaucoup chanté. Et ils ont pondu des condamnations unanimes. De droite ou de gauche, chacun y alla de sa larme à l’oeil et, la main sur le cœur, promit que dans six mois,ou deux ans,nous verrions ce que nous allions voir. Les mois et les années ont passé et nous n’avons rien vu venir. Au contraire, la situation empira. Et ce qui ne s’aggrava pas sciemment se délita au fil du temps. Les lois sécuritaires se sont succédées. Les peines s’alourdirent et les aménagements de peines disparurent de notre horizon. Ils jetèrent des enfants au cachot et étudièrent la possibilité de garder indéfiniment certains libérables après leur peine. De nouvelles prisons ont été érigées mais elles saturèrent vite. Du coup, les gouvernants en projetèrent de nouvelles…
L’enthousiasme des réformateurs s’est évanoui. Tout comme la méfiance de l’administration,qui avait vu dans ces visiteurs un risque pour ses pouvoirs absolus sur la population pénale. Les syndicats de matons ont retrouvé leur sérénité. Ils se pavanent sur les plateaux télé en réclamant l’ouverture de nouveaux QHS et la dotation de Taser pour pacifier les plus récalcitrants. Qui, en dehors de soixante-huitards attardés adorateurs de voyous, oserait dénoncer leurs abus ? Ne sont-ils pas de bons fonctionnaires participant à la défense de la société et à l’expiation des fautes ? Une larme accompagne le discours lénifiant sur l’écoute et l’éducation en détention, pour une meilleure réinsertion. Qu’importe leur activité : la hiérarchie, quand elle ne les pousse pas, les couvre quoiqu’il arrive. Il y a quelques mois, des matuches de la nouvelle prison de Liancourt ont été condamnés pour violences et humiliations subies durant plusieurs mois par de jeunes détenus. Malgré la reconnaissance des délits par la justice et les condamnations pénales, l’administration récompensa toute la bande… Celui-ci passa bricard-chef, celui-là prit deux galons et son copain l’échelon supplémentaire avec les rémunérations correspondantes… Tous, sauf… sauf…, bien évidemment le mauvais collègue qui témoigna contre eux et permit leur condamnation. Lui a été muté à Lannemezan, où il est réduit aux tâches subalternes, le privant des primes et autres avantages. Ses collègues le regardent de travers. Imaginez, un traître ayant osé rompre l’omerta de la corporation !
Qui est vraiment au courant de ces petites affaires ? Les matons et les taulards. Surtout pas les parlementaires nunuches visitant nos coursives. D’ailleurs,que savent-ils vraiment des lieux d’enfermement ? Pas grand-chose, somme toute. Lors de l’enquête de la commission sénatoriale pour la préparation du fameux rapport de l’an 2000, je fus entendu. De longues minutes, je discouru sur les aménagements de peine et la nature des longues peines. Le plus ancien, président de la commission, hochait la tête, mais il finit par se pencher vers son attaché pour l’interroger à mi-voix : « Mais enfin, qu’est-ce donc que cette conditionnelle ? » Nul besoin de me faire un dessin, je compris que n’importe quel syndicaliste ou fonctionnaire de l’AP les roulerait dans la farine. Depuis, nous avons droit à la rituelle visite du parlementaire de service. À la fin du mois passé, au prétexte du prochain examen de la loi pénitentiaire, débarqua une députée. Vous savez, ce genre de politicien post-moderne dont on ne sait plus très bien s’il est de gauche ou de droite, passant d’un camp à l’autre avec une agilité déconcertante. Ministre de la gauche plurielle un jour et le lendemain ministre de la droite extrême… Pour ces représentants du parti unique, seule la défense de l’institution importe. La donzelle afficha sa satisfaction après trois heures de visite de cette centrale, considérée par les taulards de France et de Navarre comme la pire du club très fermé des établissements de haute sécurité. Nous pourrions citer sans difficulté le cas de plusieurs détenus ayant préféré s’automutiler que d’y être transférés. Néanmoins, pour cette cruche, tout est idyllique en ce lieu. Et ses commentaires atteignent le grand art de la connerie.

Par exemple, parlant d’un établissement basé essentiellement sur la haute sécurité, c’est-à-dire sur la surveillance individuelle (trois matons pour un prisonnier, d’où son nom administratif de « centrale à effectif limité »), elle note avec brio : « Il n’y a pas de problème de surpopulation et chaque détenu est seul dans sa cellule » !!! Quelle découverte ! Mais si la cruche avait daigné visiter les bas-fonds, elle aurait rencontré au mitard un malheureux brisé par des années d’isolement, qui survit depuis des mois dans le quartier de punition ! Il est vrai que les tenants de l’Institution, des clairons médiatiques jusqu’aux associations bien intentionnées, ont mis dans la tête des gens que seule la surpopulation constituait le grand malheur des prisons ! Ainsi toutes les protestations finissent par alimenter les projets de construction de nouvelles prisons. « Pas de problème de parloir », ajoute-t-elle. Comment oser une telle ânerie ? Alors que les week-ends de visite, les familles des trois-quarts des détenus doivent voyager plus de 1200 kilomètres et, contrairement aux autres centrales, ici, il n’y a aucune structure d’accueil. Pour le travail, elle regrette que par manque de prestataire, seuls trente-deux détenus travaillent. Par contre, elle ne dit pas un mot des conditions du travail carcéral,du manque de règle et de protection sanitaire. Elle n’est sans doute pas allée visiter l’atelier des chiffons et celui de la soudure, dignes d’un bouibouis des faubourgs de Bombay. Cette député (comme l’immense majorité de ses confrères qui étudieront la nouvelle loi pénitentiaire) ne sait rien de la réalité et de la culture du pays du dedans. Ils gobent. Et pour le journal régional, la nunuche pose souriante sur fond de mirador. Elle a concouru au mensonge. Ces gens-là ne seront jamais au parfum des soupes à la grimace qui se mijotent derrière les murs.
Pour nous, le temps passe les assiettes. Il y a peu, un jeune, originaire d’un quartier populaire de Paname et auteur d’une tentative d’évasion retentissante avec fusillade et prise d’otage, a débarqué dans notre bâtiment. L’Administration, mécontente d’une condamnation trop douce à son goût, se croit autorisée à la rendre plus conséquente. Depuis des années, le gars ne bénéficie d’aucune réduction de peine et les différentes directions se chargent d’inventer les prétextes. Lors du passage en commission, le JAP de Lannemezan a allégué deux motifs disciplinaires. Pour le premier, il s’agit d’un faux grossier : au moment des faits incriminés, le jeune était détenu dans un autre établissement. Pour le second, le tribunal disciplinaire l’avait lui-même innocenté : mais lorsqu’il confia au brigadier l’original du jugement afin de transmettre cette preuve aux magistrats d’Appel…, l’ordonnance disparut par enchantement ! Résultat des courses, trois mois supplémentaires confirmés… Et les mois accumulés sont devenus des années.

Publié dans CQFD n°51, décembre 2007.






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