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CQFD N°051


LES VIEUX DOSSIERS D’ANATOLE

1947, INSURRECTION MANQUÉE ?

Mis à jour le :14 mars 2008. Auteur : Anatole Istria.


Au sortir de la guerre, le mouvement ouvrier français participe à la reconstruction du pays dans ce que les syndicats appelle la « bataille pour la production ». La CGT est le syndicat majoritaire, fort de 4 millions de membres. Staline, le pépère au peupeuple, ordonne au PCF de lever le pied : l’heure n’est pas à la révolution. Pourtant, en Juin 1947, une première vague de grèves éclate du côté des cheminots, bientôt suivis par les gaziers, puis par les employés de banque et les mineurs, en opposition au plan Marshall. Durant l’été, s’ouvrent d’âpres négociations pour la hausse des salaires. Dans ce contexte pas si pacifié va se déclencher un puissant mouvement social à l’automne/hiver 1947, que le président Vincent Auriol qualifiera « d’insurrection froide ».
C’est à Marseille que s’amorce un mouvement de grèves initié par la base qui va secouer le consensus de l’après-guerre. Avant et après la Libération, la citée phocéenne a particulièrement souffert des pénuries,mais les prolos tiennent le haut du pavé : quinze entreprises y ont été réquisitionnées où l’on tente d’appliquer la « gestion ouvrière ». Dans les quartiers Nord, des « équipes de choc » d’ouvriers bénévoles prennent en main les travaux de voirie. Le 10 novembre 1947, une délégation contre la hausse du prix du tramway se rend à la mairie. Quatre jeunes métallos, dont un ancien déporté, Joseph Dani, sont arrêtés suite à leur refus de payer le ticket. Le 12 novembre au matin, 5000 manifestants se rendent devant le Palais de justice où doivent être jugés les fraudeurs. À midi, la grève s’étend. Les dockers et les marins se joignent au rassemblement et forcent les portes du tribunal. À 14 heures, le drapeau rouge est brandi aux fenêtres : les juges préfèrent prononcer la relaxe. Pendant ce temps, à la mairie, la séance du conseil municipal est houleuse. Un conseiller gaulliste traite une conseillère coco de « fille publique » : la « fille » le gifle en retour. Le maire RPF Carlini fait appel à des nervis qui bastonnent les conseillers communistes. « Tous à la mairie ! » La foule des manifestants envahit l’Hôtel de ville. Les ouvriers font la distribution de torgnoles, le maire reçoit. Pour calmer la plèbe, l’ancien maire communiste, Jean Cristofol, annonce faussement la démission de Carlini au balcon. « À l’Opéra, à l’Opéra », quelques centaines de jeunes se lancent à l’assaut du quartier de la pègre, alliée objective de la corruption municipale. Vincent Voulant, jeune ouvrier des Aciéries du Nord, tombe sous les balles provenant d’un claque appartenant au clan Guérini. Une polémique s’ensuit dans la presse. On hurle à la menace du « complot communiste ». Les socialistes, Gastounet Deferre en tête, réclament « l’épuration de Marseille de tous les gangsters qui l’empoisonnent et la déshonorent ». Il s’agit ici des manifestants, pas de ses amis les Guérini. Les socialos dénoncent les « éléments troubles, dont de nombreux étrangers (sic), qui se sont livrés au pillage organisé de la mairie » (Le Provençal, 14/11/1947). Le préfet demande l’épuration des compagnies de CRS du Sud-est, accusées de « grande mollesse » et soupçonnées d’infiltration communiste (de nombreux CRS sont issus des milices patriotiques de la Libération).
Le samedi 15 novembre, tandis que 100000 personnes assistent aux funérailles de Vincent Voulant, les bassins houillers du Pas-de-Calais se mettent en grève.Celle-ci se généralise sur une partie du territoire et va durer trois semaines. Les métallos, les mines, le secteur automobile, les transports entrent dans la danse. À Marseille, le comité de grève est à deux doigts de tenir la ville. Un responsable CGT des Bouches-du-Rhône témoigne dans un rapport interne de l’originalité du conflit : « Pour la première fois, nous n’avons pas donné les ordres d’en haut, ces ordres sont venus d’en bas. »
Les sabotages se multiplient, avec parfois des conséquences dramatiques, comme le déraillement de l’express Paris-Lille, qui fait 16 morts. Les saboteurs, anciens de la Bataille du rail, croyaient bloquer un train de gardes mobiles. Le gouvernement lève toutes ses troupes pour éviter la paralysie. Mais les scissions au sein du mouvement syndical [1] et les tergiversations du PCF vont finalement éluder la confrontation. Le 10 novembre, les dirigeants cocos appellent à la reprise du travail. La répression n’en est pas moins dure : 1375 personnes seront inculpées, dont 20 % dans les Bouches-du-Rhône. Comme l’écrit Alèssi Dell’Umbria à propos de Marseille : « Après 1947, la ville replongea dans le néant politique : le clientélisme libéral et socialiste devait de nouveau s’insinuer dans tous les pores de la vie locale, tandis que la chape de plomb du Parti retombait sur les militants. » [2] Ce retour à la normale inaugure une torpeur sociale qui ne cessera qu’en 1968.

À lire : Robert Mencherini, « Guerre froide, grèves rouges », Syllepse, 1998

Publié dans CQFD n°51, décembre 2007.


[1] Scission qui donne naissance à Force ouvrière, financée par le parti socialiste, les syndicats américain et… la CIA.

[2] « Histoire universelle de Marseille », Agone, 2006





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