LA CULTURE DU CHIFFRE s’impose
dans la douleur. Dialogue : « Je
refuse de convoquer des cancéreux
! On a quand même une
éthique !– Moi, on me dit de
convoquer,je convoque. » La discorde
oppose deux médecins-conseils de la Sécu.
Des toubibs à bout de nerfs, pas tant par leur
charge de travail que par la nature du boulot,qui
tend vers le flicage pur et simple. En haut lieu,
on soupçonne les assurés d’abuser de la générosité
collective, de creuser le trou ! Du coup,
pour 2008, le nombre de
malades à soumettre
aux contrôles médicaux
des caisses primaires a
été fixé à 230000. Rien
que ça. Objectif chiffré : une économie de
16,5 millions d’euros.
Somme ridicule si on la
compare aux 21 milliards
d’euros accordés
en 2006 au titre des exonérations
de charges
patronales [1].Mais bon, il
est plus facile de taper
sur un prolo souffrant
de lombalgie ou de
dépression que sur les
ventripotentes forces
vives de la nation.
Dès 2005, la Caisse
Nationale d’Assurance
Maladie (CNAM) hausse
le ton. Le chiffre des
arrêts de travail injustifiés,
qui se la coulait
douce jusqu’ici aux alentours des 6 %, bondit
d’un seul coup à 17 % ! La chasse à la fraude est
ouverte. Pourtant, au service contrôle médical,
ça fait déjà longtemps qu’on ne chôme plus :
mise au pas des gros prescripteurs d’arrêts,
traque des arrêts de courte durée,
des arrêts de plus de
soixante jours, etc. La
bête est attaquée
sous toutes ses coutures.
Mais l’effort doit
s’intensifier,dit la CNAM. Fini de traiter les dossiers
avec un clic de souris,les consignes imposent
de faire sortir les tire-au-flanc de leur tanière
et d’en convoquer au moins 60 %.Deux assurés
en arrêt de travail sur trois doivent donc « être
invités à se présenter » chez les flics de la Sécu.
Sauf qu’à l’arrivée, force est de constater que
quasi tous les arrêts sont justifiés. Et pour cause : en amont, ça fait un moment déjà que les médecins libéraux ont levé le stylo, question arrêts de
travail. La réforme de 2004 [2] a imposé que les prolongations d’arrêts soient rédigées par le prescripteur initial.

Le mythe d’une France rongée par les arrêts de
complaisance n’a pu voir le jour que grâce au travail
de fourmi des contrôles médicaux.
Comment ? En fabricant des statistiques aussi
grossières qu’une paire de talonnettes sarkozystes.
Suivez le guide : M. Durand est en arrêt
de travail du 1er au 28 février pour sciatalgie. Il
est convoqué au contrôle médical.Convocation
qu’il est obligé d’honorer s’il veut percevoir ses
indemnités journalières. M.Durand est examiné
par un médecin conseil. Or Durand a vraiment
le dos en compote, le médecin conseil ne peut
que le constater mais ça ne va pas l’empêcher
d’émettre un avis défavorable… à compter du
1er mars. Vous suivez ? L’arrêt maladie de Durand
est bel et bien légitime, l’assuré est venu avec
radios, clichés IRM et courriers de spécialistes,
mais ça ne va pas empêcher le médecin de la
Sécu de le considérer comme abusif à compter
de la date de fin initiale. Pourquoi le toubib ne
justifie-t-il pas l’arrêt de
travail ? D’abord
pour foutre la pression
sur Durand au
cas où ce dernier
aurait besoin d’une
prolongation (tout nouvel arrêt à compter du
1er mars sera jugé a priori injustifié et ne donnera
pas droit à indemnisation).La seconde raison est
d’ordre statistique:chaque avis défavorable alimente,
au niveau national, le nombre (fictif !)
d’arrêts abusifs, avec sa mythologie de médecins
complaisants et de travailleurs tire-au-flanc.
Facile après de culpabiliser le malade en le tenant
pour responsable de la banqueroute de la Sécu !
Mais à ce jeu-là, les toubibs-poulagas de la Sécu
ont du chemin à faire pour égaler le zèle de
leurs collègues du privé. Car il existe aussi une
caste de médecins stipendiés par des boîtes privées
pour contrôler les salariés en arrêt de travail
à la demande de leur patron. Qui sait que
depuis 1978, les employeurs peuvent faire appel
à des médecins du privé pour contrôler leurs
employés et, en cas d’arrêt dit injustifié,ne plus
verser l’indemnisation complémentaire à celle
de l’assurance maladie [3] ? Que des boîtes comme
Mediverif, Medica Europe et autre Contrôle
Médical Service, spécialisées dans la lutte
contre l’absentéisme, voient leur chiffre d’affaires
exploser ? On s’interroge sur la probité
de tels médecins-contrôleurs quand on voit
qu’une boîte comme Synéance, spécialisée dans
la contre-visite médicale, fait sa pub en brandissant
le chiffre de 45 % d’arrêts jugés abusifs
par ses médecins agréés,
telle autre comme
Medica Europe poussant
la surenchère jusqu’à
54% ! Pas difficile de
deviner que de tels mercenaires
auront plus à
cœur de servir les intérêts
de leur boîte que le
poussiéreux serment
d’un certain Hippocrate.
Mais le pire est à venir. Le
projet de loi de financement
de la Sécu prévoit
que les contrôles effectués
à la demande de l’employeur
puissent faire
sauter la totalité des
indemnités journalières
et non plus seulement la
part patronale ! Vous avez
bien compris : une prestation
sociale versée par
un service public
dépendra bientôt d’un
contrôle médical privé.
Quand on sait que le droit
aux indemnités journalières
a été créé par les ordonnances de 1945,
on ne peut que repenser au laïus de Denis
Kessler, du Medef, sur l’indispensable mise à sac
du programme du Conseil national de la
Résistance.
Alors ? Faut-il se fourrer la tête dans le sable
et s’enduire la rondelle de vaseline ? Une autre
issue est possible. La preuve : un sondage
Monster, selon lequel,en matière d’arrêts de travail,
le salarié français est loin d’être leader puisqu’un
sur quatre a posé un arrêt maladie en
2007 alors que la moyenne européenne est d’un
sur trois. Mieux : l’enquête met en évidence que
plus le salarié bénéficie de congés payés moins
il a recours aux arrêts maladie. Alors, au lieu de
marcher à reculons,après les 35 heures,exigeons
les 35 semaines de congés payés, il y va de la
santé publique ! Ça en laisse encore 19 à perdre
au chagrin, mais au moins ça va dans le sens du
bon sens.
Article publié dans CQFD n° 53, février 2008.