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CQFD N°053


GRABUGE DANS LE FARSOUTH CHILIEN

MORT D’UN INDIEN MAPUCHE

Mis à jour le :15 février 2008. Auteur : Fabien Le Bonniec.

À l’aube du 3 janvier, alors qu’il participait à une occupation de terre, le jeune mapuche Matias Catrileo est abattu à la mitraillette Uzi par un carabinier. Sa mort et la longue grève de la faim d’une prisonnière politique ont provoqué des troubles dans tout le Sud chilien.

EN CE BEAU MATIN DE JANVIER, plus de 1500 personnes sont venues assister aux funérailles traditionnelles. Parmi ses compagnons de lutte réunis en cercle autour du cercueil, certains étaient présents le jour où, âgé de 22 ans, Matias tomba. Ils durent quitter le terrain qu’ils comptaient occuper sous les tirs des carabiniers,emportant son corps inanimé. Atteint d’une balle dans le dos, un poumon transpercé, Matias avait tenté de fuir,mais,le souffle court,il n’avait pas pu franchir le fossé de quatre mètres de profondeur qui sépare la communauté du terrain particulier. Jorge Luchsinger, petit-fils de colons suisses et propriétaire du terrain,a fait creuser ce fossé afin de se protéger – la garde policière n’étant pas, selon lui, suffisante – des communautés voisines. « Il ne manque plus que les miradors », commente-t-il plaisamment.La vingtaine de personnes qui accompagnaient Matias décidèrent de ne pas abandonner le corps,de peur que les carabiniers n’essaient d’effacer leur crime.Poursuivis par plusieurs patrouilles,ils parcoururent une dizaine de kilomètres en portant sa dépouille. Finalement, avec la médiation de l’Église, le corps fut remis aux autorités après une journée de tractations, après avoir obtenu l’assurance que les carabiniers ne le manipuleraient pas.

Face au cercueil, un jeune activiste prend la parole pour saluer la mémoire du défunt et le consacrer martyr de la cause mapuche : « Nous sommes venus ici le visage découvert. Même si peut-être demain nous sommes tous arrêtés, nous savons que notre lutte est légitime et que nous avons raison de la mener. Le frère Matias était conscient des risques qu’il prenait en participant à ce processus de reconstruction de notre territoire et de notre peuple. Son combat ne sera pas vain. Pour nous, il est un exemple et nous suivrons ses pas jusqu’à la libération du peuple-nation mapuche. Marichiweu [Dix fois nous vaincrons] !!! ». Le cri parcourt la foule, non sans quelques sanglots, autour du cercueil couvert de fleurs. Chacun donne son témoignage, des messages de peine et de résistance, les souvenirs partagés avec Matias, ce qu’il avait dit, ce qu’il avait fait.

Qu’a donc fait Matias pour finir « martyr » ? Après avoir grandi dans les quartiers populaires de la capitale, Santiago, il part à Temuco, centre du territoire ancestral mapuche, pour y étudier l’agronomie. Très vite, il s’engage dans les groupes de soutien aux prisonniers politiques. Ces prisonniers, au nombre d’une quinzaine, membres et dirigeants de communautés ou simples militants, furent, pour certains,condamnés à des peines de cinq à dix ans de prison ferme. Accusés « d’incendie terroriste » lors de procès où le gouvernement n’a pas hésité à appliquer une loi antiterroriste héritée de la dictature de Pinochet.

Depuis une dizaine d’années, de nombreux organismes internationaux ont pointé du doigt la criminalisation de la protestation sociale mapuche. L’État chilien pratique la politique de la carotte et du bâton.À ceux participant aux réseaux clientélistes des « partis pour la Démocratie » et des institutions, de maigres subventions sont octroyées. Par contre, une « place au chaud » dans les geôles chiliennes attend ceux qui élèvent la voix et récupèrent les terres spoliées. Ces terrains sont généralement aux mains de multinationales forestières ou de grands propriétaires fonciers. La case prison est précédée par de violentes perquisitions dans les communautés, durant lesquelles les carabiniers rudoient femmes, enfants et vieillards.

Mais la presse s’entête à parler de « violence mapuche » pour requalifier cette répression en « conflit ». Un conflit où tous les morts sont du côté mapuche. On évoque en priorité les risques de fuite des investisseurs, on s’apitoie sur le sort de ceux qui voient leurs milliers d’hectares encerclés et menacés par ces sauvages. Les paysans mapuche, eux, ne possèdent généralement pas plus de cinq hectares par famille. Ce sont les grands propriétaires, pour la plupart descendants de colons européens, qui font la loi dans ce Farsouth chilien. Nostalgiques de la dictature et se plaignant d’être abandonnés par le pouvoir central, ils ont formé des milices armées,suspectées de réaliser « des auto-attentats » pour justifier l’emprisonnement des dirigeants revendiquant leurs terres.

Descendants de ceux qui ont dû migrer à la ville, de plus en plus de jeunes partent à la reconquête de la dignité mapuche et des territoires ancestraux. Matias Catrileo était l’un d’eux. Certains sont en prison, d’autres dans la clandestinité. « Nous sommes un peuple qui a toujours vécu ici, qui est né ici et qui mourra ici », déclarait Matias, de façon prémonitoire, dans une vidéo aujourd’hui diffusée sur Internet (http://mapuche.free.fr).

Article publié dans CQFD n° 53, février 2008.






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