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CQFD N°053


RENCONTRE AVEC LA RAPPEUSE KENY ARKANA

« JE VOULAIS JUSTE COMPRENDRE MA COLÈRE »

Mis à jour le :15 février 2008. Auteur : Nicolas Arraitz.

Il y a quelque chose de pourri au royaume du rap. Avec sa commercialisation à outrance, la musique issue des ghettos a connu bien des avatars depuis les premières Block parties du South Bronx. Le rap comme cri de révolte ne serait plus qu’un cliché ? Rien n’est moins sûr : il existe encore des rebelles avec une cause, comme le montre cette passionnante interview de Keny Arkana, rappeuse marseillaise et pétroleuse nomade. De plus, l’aversion que portent à ce genre musical certains maître-penseurs patentés, prouve, en négatif, qu’il y a encore quelque chose de sulfureux là-dedans.

CQFD : Comment es-tu venue au rap ?
Keny Arkana : C’est plutôt le rap qui est venu à moi. Je devais avoir douze ou treize ans quand j’ai commencé à écrire. J’étais en foyer. Je suis née à Marseille, mais j’ai été placée un peu partout. Dès que j’ai pu, j’ai essayé d’aller galérer ailleurs, en Italie, en Espagne… Et puis vers la vingtaine, j’ai poussé jusqu’en Amérique du sud.

Quelles sont tes influences musicales ?
K : Au début, j’étais un peu sectaire, je n’écoutais que du rap. Du rap contestataire, du rap social, plutôt que du rap festif. Maintenant, j’écoute pas mal de reggae, de ragga, du ska aussi, de la musique sud-américaine, un peu de tout.

Que penses-tu d’Abd-el-Malik ? Ils l’ont fait chevalier des Arts et des Lettres et il a déclaré : « Dans les valeurs de notre pays se trouvent tous les remèdes. On porte la culture française sur nos épaules et on en est fiers »…
K : Il y a un côté très naïf dans nos quartiers.Je crois qu’il est sincère,mais parmi les rappeurs qui ont un message social, il y en a qui sont un peu trop institutionnels à mon goût. Ce que j’aime bien chez lui, c’est qu’il parle d’islam,et comme l’album est écouté par les classes moyennes françaises…, ça donne une autre image que les stéréotypes de TF1. Mais bon, je trouve ça trop policé. Il y a pire : ceux qui disent « Ouais, il faut s’unir pour qu’on s’en sorte », mais au final, s’en sortir c’est « Soyons des chefs d’entreprise, montrons-leur que nous pouvons faire comme eux »… En gros, le discours, c’est « Sauvons nos p’tits culs et devenons les nouveaux bourreaux de nos frères. » J’ai un peu de mal avec ce discours. Ce n’est pas comme ça qu’on changera les choses. C’est comme l’appel au vote de l’an dernier, ça devient trop politiquement correct.

À l’époque,tu as eu une attitude radicalement différente.
K : Début 2007, j’ai proposé à la maison de disque de mêler mes concerts à des forums,pour connecter les gens, partager des projets. Ils ont dit oui,mais ont tout fait pour faire capoter les forums. Je me suis retrouvée dans la situation où c’était soit les concerts, soit les forums. Ils s’attendaient à ce que je choisisse les concerts, mais moi j’ai fait un braquage : j’ai pris l’argent de la tournée et j’ai dit OK merci, je pars avec mes potes faire des forums. Ce qui m’a valu pas mal de coups de pression de la part des salles, des organisateurs. Mais je n’ai pas lâché. Vous voulez m’enculer ? C’est moi qui vais vous la mettre ! C’était quoi le plus urgent ? On savait que Sarko allait être président, puisque d’une certaine manière il l’était déjà. L’idée,c’était de construire un réseau,un truc horizontal,sans syndicat,sans parti, sans étiquette, sans hiérarchie. Je recevais plein de messages de petits jeunes disant qu’ils avaient envie de se bouger le cul. L’idée, c’était donc de créer des espaces ouverts, où on puisse discuter ensemble.

Ton public est plus mélangé que le public rap habituel. D’où ça vient ?
K : L’hypocrisie du système, je l’ai vue toute mon enfance et toute mon adolescence.Le pays qui clame être celui des droits de l’homme ne respecte même pas ceux de l’enfant. En foyer, on t’abrutit de neuroleptiques, on t’enferme en HP si tu n’obéis pas ! Je voulais comprendre : c’est quoi ce système ? Contre qui, contre quoi j’ai la haine ? Ça dépasse l’éducateur ou le juge, mais tout le monde se déresponsabilise. Je voulais juste comprendre ma colère, en fait. Et puis j’ai des origines argentines.Je suis allée écouter des Argentins de passage à Marseille, ils expliquaient la crise qu’ils vivaient là-bas, en 2001. C’est là que, pour la première fois, j’ai entendu les mots OMC, Banque mondiale, FMI… J’étais la seule jeune, il n’y avait que des militants, je n’y comprenais rien. J’ai arrêté l’école super tôt, je n’ai pas de discipline pour la lecture. Mais je me suis instruite avec les voyages, les rencontres… En allant voir les choses par moi-même, en Argentine, au Chiapas, un peu partout. Et le métissage que tu as vu dans mes concerts, des jeunes de quartiers, des militants, des mamans, des papas, des enfants, des chômeurs, des travailleurs, un peu de toutes les cultures, des croyants, des athées… Voilà l’idée : construire des ponts, entre les quartiers et les militants par exemple, dans un réseau qui fonctionne par lui-même. Voilà,j’ai trouvé que c’était plus urgent de faire des forums que des concerts.

Quel bilan tires-tu de cette expérience ?
K : Ce n’est pas fini, c’est un travail de fond, de terrain. Ces assemblées de quartier, c’est un outil à se réapproprier et à redynamiser, si on veut créer autre chose. On ne peut pas seulement pirater le système. On n’y arrivera pas en voulant simplement le détruire. Essayons dès maintenant de fonctionner autrement. Montrez aux gens qu’on peut le faire, et au fur à mesure il s’effondrera de lui-même. L’assemblée, c’est ne pas rester enfermé dans sa cage à lapin, c’est réinvestir l’espace public. C’est parler ensemble de nos problèmes et des solutions, des alternatives. Pour nous, la solution part aussi du dialogue. Pas le dialogue avec les institutions, mais entre les gens, horizontalement. Et si demain des assemblées populaires apparaissent partout en France, des projets concrets jailliront. Le concret ne viendra pas arbitrairement.Il faut que les gens réapprennent à parler entre eux.
Pour nous, la Rage du peuple, c’était au-delà d’un collectif. On n’avait pas un seul cheval de bataille, c’était plutôt un esprit, une vision des choses, un mode de vie. Une conscience collective : agir local, penser global, et ne jamais oublier qu’on n’est qu’un maillon de la chaîne. Aujourd’hui, ce collectif n’existe plus, mais on retrouve le même esprit dans l’Appel des sans-voix. Les assemblées populaires, c’est un projet qui a découlé de l’Espace zapatiste de l’année dernière, et qui est devenu indépendant. Maintenant, on s’en est un peu retirés, parce que quand ça parle de dialogue institutionnel, ça ne correspond plus à la vision qu’on a des assemblées.
Les gens qui ont envie de militer avec les partis ou les institutions, il y a assez d’assos qui font ça, merci ! L’assemblée, c’est le peuple pour le peuple. Le seul espace qui ne peut pas être récupéré. La récupération, ça peut aller vite, et pas seulement avec l’étiquette d’un parti : c’est un esprit autre, un esprit d’assisté. Et il y a encore beaucoup de gens qui ont besoin de faire cette expérience-là, prendre une gifle en découvrant que leur lutte a été manipulée, avant de passer à autre chose. Parce qu’on n’arrivera à rien par ce biais-là. Les institutions sont aujourd’hui au service d’intérêts mondiaux. Il ne faut pas voir la lutte comme un enjeu national. Sinon, tu finis par croire que la France est vraiment le pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité…
Certains frères rappeurs croient que le pouvoir ne sait pas qu’on est dans la misère, qu’il suffit de lui dire, de lui montrer la misère pour qu’il change sa politique… Alors que c’est lui qui a créé la misère ! Le pouvoir sait parfaitement ce qu’il fait. Avec la nouvelle loi sur le vagabondage, on pourra jeter les SDF en prison. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que tous les gens qui ne sont pas rentables vont finir en prison ou en rétention ? On va vers quoi ? Des camps ? Alors, les gentils naïfs qui croient qu’avec des pétitions ou des jolis slogans, la France va nous aimer… La France n’est qu’un rouage dans la globalisation. Ils nous piègent : « On va vous donner les outils pour lutter contre nous. » Non, il faut créer nos propres outils ! Ça va être plus long, mais ce sera plus solide. On fera les choses à notre façon. Parce qu’on aura toujours dix coups de retard si c’est eux qui imposent le rythme. On va créer notre propre rythme. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas résister,mais arrêtons d’être toujours dans la réaction. S’il y a urgence, c’est de prendre le temps de construire notre propre façon de fonctionner ensemble.

Ici, le pouvoir est passé maître dans l’art de convoquer lui-même les mouvements supposés le contester. On l’a vu avec la dernière journée syndicale « pour le pouvoir d’achat ».
K : Tant qu’on réfléchira comme le système, tout ce qu’on construira sera à l’image du système. On est à l’image du monde, il faut nous remettre en question pour changer le monde. Essayons de nous retrouver nous-mêmes, d’être plus naturel dans nos relations. Même les relations humaines sont politiques. Sourire à un clochard dans la rue, discuter avec lui, c’est un acte politique. Toute révolution n’a de sens que si on ne perd pas de vue l’humain. C’est ce qui nous révolte tous : que l’humain et son environnement ne soient plus le point central,que ce soit l’économie qui domine tout. De nouvelles façons de vivre jailliront en mélangeant les idées de tout le monde. La révolution, ce n’est pas faire un tour complet et revenir au même point. La révolution, c’est le mouvement perpétuel, et le mouvement c’est la vie. L’inertie d’aujourd’hui pue la mort. L’immobilisme nous tue à petit feu, de l’intérieur. L’État, c’est statique, c’est l’anti-vie. La révolution, c’est vital, comme la terre et le soleil. Il faut dépasser l’individualisme de base, penser à ce grand Nous que nous sommes. On a un seul et même destin : demain un connard appuie sur un bouton et on part tous en fumée,avec nos différences, nos richesses. Alors, retrouvons un objectif commun, par le dialogue et le déformatage.

Il y a un esprit très latino, là-dedans. Les mouvements sociaux de là-bas sont enracinés dans une vie sociale, des traditions populaires, une spiritualité pas forcément religieuse…
K : C’est que là-bas l’État a toujours tiré sur son peuple. Construire une existence digne, c’est évident que ça se fait sans le gouvernement, si ce n’est contre lui. Et puis ici, les petits des quartiers veulent être Tony Montana. En Argentine, ils veulent être Maradona ou le Che, c’est pas pareil ! Il y a cette tradition révolutionnaire, cette conscience d’être une entité, un tout. Ils ont une vue globale, sociale. Pour exprimer ça, la musique est super importante. Parce qu’aujourd’hui, on est peut-être les seuls à pouvoir ouvrir notre gueule. Les médias ont tous été rachetés par les Rothschild. Des gens de La Provence me disaient : « On dit ce que tu dis dans un de nos articles et ils nous le refusent ! » La musique n’est pas encore censurée, et elle peut arriver jusqu’au cœur des gens.

Tu n’as jamais eu de problème avec la justice pour le contenu de tes textes,comme ceux de La Rumeur, par exemple ?
K : Non. Par contre le FN, trois jours avant les élections, a détourné mon clip « Nettoyage au Karcher ». C’était sur leur site officiel, ils disaient que c’était Le Pen qui allait nettoyer l’Élysée au Karcher. J’ai été obligé de pondre un démenti à l’arrache ! Je n’ai ni radio, ni télé, je n’ai que mes concerts et je ne veux pas que demain la moitié de mon public soit facho ! Mais je n’ai jamais eu de procès, non. Certains de mes frères passent devant les juges à peine ils disent Nique la France, mais moi, ils préfèrent m’ignorer… Je crois qu’ils attendent que je me manque autrement. Ils ont peur des gens qui ont des arguments. À part La Rumeur, la plupart de mes confrères n’ont pas beaucoup d’arguments. Sans dire qu’ils sont teubé, mais ils n’ont pas de discours élaboré. Et ça, ça ne dérange pas vraiment un pouvoir qui, avec Sarko, sait parler notre langue. Jouer sur l’affectif, entrer dans le cœur des gens, il sait faire, le connard ! Pour faire exactement le contraire derrière.

Tu émets pas mal de réserve sur les partis politiques, y compris d’extrême gauche…
K : Dès qu’une organisation est pyramidale, c’est biaisé. Mais quand je me permets de critiquer les syndicats et les partis de gauche, je ne mélange pas la structure et les gens. Je n’ai rien contre le jeune communiste ou le syndicaliste qui est à fond, mais contre la structure pyramidale qu’il y a derrière. Il faut qu’on arrête d’être assisté. Une grève est illégale ? Et alors ? Si l’injustice est légale, il faudra se battre hors la loi. Moi, j’ai kiffé quand les gars de la SNCM ont arrêté d’écouter leur syndicat et ont pris les bateaux ! Comment il s’appelle le chef de la CGT ? Je n’ai rien contre lui, mais ça fait trop d’années qu’il se fait des bisous avec les patrons ! Il n’y avait pas de négociation possible. Leur politique est radicale, alors notre résistance doit l’être aussi. Est-ce qu’eux ont envie de négocier quand ils font passer des lois au mois d’août quand tout le monde est en vacances, ou à 2 heures du matin quand tout le monde dort ? Quand ils nous refourguent un traité européen que les gens ont refusé par référendum ? On va tendre l’autre joue toute notre vie ?

Quel est ton sentiment par rapport à ta ville ?
K : Dégoûtée par l’aspect policé que lui donne la réhabilitation. C’était une ville qui accueillait beaucoup de clandestins, c’était un peu une ville clandestine, Marseille. Ici, personne n’est étranger. Ici, personne n’est français, tout le monde est marseillais. Ce côté Orient dans l’Occident, ce côté bled en Europe, c’est en train de se perdre et c’est dommage. Maintenant, il y a des caméras partout, le plus grand commissariat de France sur la Canebière, la chasse aux sans-papiers ! Le côté bled que j’aimais, je ne le trouve plus qu’à Noailles. L’âme du Panier s’est perdue. Je regrette que les Marseillais résistent aussi peu à ça. Mais cette réhabilitation, elle est en bois. Derrière, il y a toujours les cafards, les rats. Je ne crois pas que les cadres parisiens qu’on veut attirer apprécient vraiment… Quand la mode passera, ils s’en iront, et nous, on reviendra !

Article publié dans CQFD n° 53, février 2008.






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« JE VOULAIS JUSTE COMPRENDRE MA COLÈRE »
Injune | 24 novembre 2010 | C Q F D !
Prise de contact très intéressante avec Keny arkana ;ne la connaissant que de nom ,j’ai trouvé son analyse de ces temps qui galopent pertinente ,lucide et « Rockn’roll »..Reste plus qu’a écouter son Rap !Tout en continuant a se méfier des structures pyramidales…Hasta la victoria siempre companera !!!!!!!!  ;Et rester en colère .
 

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