Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°053
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°053


HISTOIRES SANS FRONTIÈRES

SUR LE BOUT DE LA LANGUE

Mis à jour le :15 février 2008. Auteur : Christophe Goby.

Une frontière imperméable, c’est la mort. À CQFD, on préfère la frontière-passoire, par où vent d’Est et sirocco se glissent et se faufilent. En guise d’ouverture, pour cette nouvelle rubrique à la gloire des passe-murailles et des sans-papiers, voici le portrait d’Alexander, jeune aventurier arménien rencontré près d’ici.

« SI TU ES RICHE, tu vas réussir en Azerbaïdjan. Par contre, en France, tu peux réussir même si tu es pauvre ! » C’est dans cette optique qu’Alexander, accompagné de sa mère, est arrivé à Marseille. Mais auparavant, un parcours sinueux les a fait passer d’une vie bourgeoise à la rue.

Arménien, Alexander est né à Bakou en 1988. Il garde un souvenir ébloui de son enfance au bord de la mer Caspienne, malgré le conflit entre Azéris et Arméniens dans le Haut- Karabagh. L’Azerbaïdjan s’est proclamé indépendant en 1991, après des années d’intégration forcée dans l’URSS. Très tôt orphelin de père, c’est avec Oktaï, un diplomate russe proche du ministre de l’Intérieur, qu’il va passer ses dix premières années. « Un enfant gâté, il suffisait que je pleure et j’avais ce que je voulais… » Il apprend le russe et l’anglais à cette époque-là. Mais les belles histoires connaissent aussi des soubresauts : un jour gris, Oktaï se fait kidnapper. On l’accuse de préparer un coup d’État et la police trouve des armes dans sa datcha. Oktaï est alors libéré par ses ravisseurs,mais c’est pour être placé en détention. Cette période marque la fin des illusions pour Alexander : « Je devais aller à Cambridge ! » De plus, sa grand-mère, qui l’a élevé, décède. Double coup dur !

Irina, sa mère – qui fume beaucoup, dit-il – vend leur maison et embarque avec son fils pour Istanbul, en passant par la Géorgie : « On prend le bus à Bakou dans le centre-ville, je me rappelle très bien. Ce voyage est angoissant parce que ma mère me raconte toute notre histoire. » Fin de l’enfance. Alexander a douze ans. D’Istanbul, ils s’envolent pour Amsterdam où quelqu’un doit les accueillir. Mais à l’arrivée, personne. Un Russe leur explique les rudiments du demandeur d’asile. Irina et son fils ignorent tout de ces choseslà. « Dans un centre, on est entassés, tous ensemble, il y a des entretiens. Ils convoquaient ma mère, des gens venaient avec des papiers. On reste là une semaine. La langue là-bas, elle n’est pas belle ! »
Finalement, ils sont logés trois mois dans un camp : une ferme où ils travaillent en échange du gîte et du couvert. « Je parlais anglais. Je l’avais appris à Bakou. Mais notre recours n’aboutit pas. » Ils sont mis dehors et s’installent à Rotterdam, dans une église protestante. « C’est toujours moi qui parle », se rappelle Alexander. En effet, à l’étranger, c’est lui, « l’homme de la famille », qui apprend les langues nécessaires.
Sans honte, Alexander raconte ses premiers larcins. Le vol, dans ces magasins qui croulent sous la marchandise, permet à la petite famille de survivre un temps.

Mais la situation ne peut durer. La famille décide de partir vers la France, avec Marseille comme point de mire. L’Eldorado : « Il y a plein de boulot et c’est estival », comme en Azerbaïdjan. Les frontières se passent « comme ça », en train. « Et on arrive à Marseille avec deux euros en poche. Là, on nous donne l’asile, un hôtel, celui de Provence, à deux pas d’ici, avec plein de cafards. » À cette époque, Alexander trouve sa vocation : il sera avocat. Mais la galère continue. « Je cherchais des objets dans les poubelles et je les revendais aux Puces. C’était un bon bizness ! » Un beau jour, la préfecture cesse de payer l’hôtel. « On a dormi sur le port avec des Kurdes et des Arméniens. Je suis même passé à M6. » Mais le soleil ne va pas tarder à briller : ils sont hébergés à Martigues, dans un foyer. « Chacun notre chambre ! » Il poursuit ses cours au lycée Edgar-Quinet, « avec une prof de FLE [1] très jolie, ce qui m’a motivé ». À Martigues, de bonnes notes gratifient cet élève qui avait beaucoup manqué. Pour autant, l’argent manque et il faut encore voler. « Avec des amis français qui m’aidaient, me couvraient… »

À partir de la seconde, sa vie change encore avec la rencontre de Liliane, une professeur de français chez qui il passe ses nuits. « Ils m’ont pris sous l eur aile, ce sont comme mes parents. En Europe, je me disais qu’il y avait des gens qui pouvaient m’aider… » D’ailleurs, cette résilience lui fait dire : « J’ai arrêté de voler. J’avais les cheveux blancs. » Au lycée, il vend des cigarettes de contrebande pour faire vivre sa mère. « Ma mère reposait sur moi. » Il passe un bac scientifique avec quinze de moyenne générale. Pas mal pour un voyou ! Pourtant, en terminale, le travail ne le lâchait pas : « je me levais à 4 heures du matin pour aller au marché, j’aidais à déballer, pendant quatre mois. » Le bac obtenu, reste un regret : « Je vis toujours sans papiers et quand je suis arrêté, je montre mon certificat de scolarité. » Alexander est inscrit en fac de droit. En souvenir d’Oktaï, qui était juriste. Sa plus grosse dette, c’est avec Liliane. Son ambition : apprendre les langues avec les filles de France. « La langue française, elle est trop belle ! »

Article publié dans CQFD n° 53, février 2008.


[1] Français Langue Étrangère.





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |