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CQFD N°053


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

UN FLIC

Mis à jour le :15 février 2008. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


CE MATIN, SIGNE DE GEL, les panaches de fumée des cheminées de l’usine montent droit dans ce ciel d’aurore. C’est bête à dire mais c’est plutôt beau et majestueux à voir. Le problème c’est que ces fumées sont lourdes de CO2 et de particules pas folichonnes. On se satisfera du fait que, plus de la moitié des ateliers de l’usine ayant été fermés puis détruits, l’usine pollue quand même vachement moins.
Bref. Tout ça pour dire que dans l’usine,en ce moment, c’est plutôt le calme plat. Quelques coups de gueule dans certains secteurs – contre un contremaître, pour obtenir une prime – mais rien de véritablement combatif et les menaces d’action n’aboutissent pas. Pendant ce temps-là, pourtant, au niveau de la direction générale du groupe, les atteintes aux droits du travail ne sont pas que des slogans syndicaux. Par exemple, en ce moment les syndicats doivent « négocier » un prochain plan de « Gestion Prévisionnelle des Emplois et des Compétences ». Déjà dans l’intitulé, tu sens l’arnaque. Cette gestion doit être négociée dans toutes les boîtes de France. Le ministère du Travail voulait que tout soit réglé avant le 18 janvier, mais tous les patrons étant en retard, ça ne fait que commencer. Pression était mise sur les entreprises, sous peine de ne plus pouvoir entamer de Plan de Suppression d’Emplois, ni même de licenciements. C’est dire si le gouvernement y tient.

Ce plan de gestion est particulièrement dangereux parce qu’il remet en cause une grande partie du financement de la formation professionnelle et accroît la mainmise du MEDEF sur cette formation (même si, la plupart du temps, elle ne correspond plus aux demandes et attentes des salariés). Étant donné les modalités d’application, cette gestion peut également entraîner des remises en cause des prérogatives syndicales dans le cas de plan de suppression d’emploi, et même favoriser les licenciements. Et il y a certaines centrales (pas la peine de vous les nommer) qui ont déjà sorti le stylo pour signer un accord là-dessus. Comme quoi, il y a vraiment du souci à se faire dans le monde salarié : les attaques viennent de partout sans que personne ne réagisse vraiment.
Vous voyez l’état d’esprit dans lequel je suis en ce moment. Du coup, je n’ai pas trop envie de vous la faire « les histoires de l’Oncle Jean-Pierre », pourtant, v’là la dernière qui s’est passée à l’usine. C’est pas du politique en tant que tel, ça tient plutôt du polar.

L’usine, suite à diverses restructurations et absorptions,s’étendait naguère sur trois sites. Au fur et à mesure des plans de licenciements et des fermetures d’ateliers, deux sites ont été abandonnés. Pourtant la direction en garde la propriété, parce qu’ils ne sont pas encore dépollués ou pour faire monter les enchères face au Port autonome ou aux villes qui veulent s’en porter acquéreurs. Le site où se situe l’action est le plus ancien, il se trouve en lisière de Rouen, tout près de grands immeubles d’habitation. Le dernier atelier dans lequel on fabriquait de l’engrais a fermé il y a dix ans. Il s’agissait d’un petit atelier très ancien, encore en charpente de bois. Joli à voir de l’extérieur (« une vraie cathédrale ») mais particulièrement vétuste et polluant. Bref.C’est sur une partie de ce site que va se faire l’arrivée d’un sixième pont rouennais et des travaux sont en cours actuellement. Une fois les chantiers installés,des ouvriers du BTP s’activent de jour comme de nuit.

À cet endroit et à ce moment de la nuit, Franky est seul avec sa pelleteuse à creuser un trou. Il retourne le sol pollué pour que la terre soit retirée puis traitée (souhaitons-le). Boulot un peu pénible mais pas si fatigant. Encore une heure et après il se casse. C’est donc vers 2 heures du matin que Franky aperçoit les phares d’une voiture qui passe la grille restée ouverte. La voiture, une Opel Corsa, fonce et se dirige vers l’extrémité nord de l’usine. Coup de frein. Franky éteint les loupiotes de sa machine et observe. Il sait ce que viennent chercher ces types. Trois personnes sortent de la voiture et vont vers le transformateur. L’un d’eux manie une barre à mine. Ce que ces mecs ne savent pas, c’est que d’autres sont déjà passés par là quelques mois plus tôt. La stratégie est simple : ouvrir le transformateur, jeter la barre à mine sur les coffrets électriques afin de provoquer un court-circuit, et embarquer le cuivre pour le revendre à prix d’or. Lors du dernier larcin, les voleurs avaient provoqué une panne d’électricité sur tous les immeubles alentour. Parce qu’il a sans doute vu trop de films, Franky se croit obligé de jouer les héros : il redémarre sa pelleteuse et se place en faction devant la grille d’entrée, à les attendre.

Lorsque les visiteurs, bredouilles et énervés,veulent ressortir, ils tombent nez à nez avec Franky aux commandes de son terrible engin. Et là, c’est pas Il était une fois dans l’Ouest mais pas loin, l’un sort un fusil et l’autre un pistolet et ils tirent ! Les balles sifflent au-dessus de la tête de Franky qui comprend vite qu’il a intérêt à déménager avec son Caterpillar. Ce qui est une bonne idée,vu que les types remontent dans la voiture et filent dès que la sortie est libérée.
Franky est tout tremblant, on le serait à moins. Plus tard ses collègues, attirés par les bruits, le retrouvent prostré sur son siège. Franky explique ce qui vient de lui arriver : la voiture, les types, les balles. Il y a des impacts sur la carrosserie et une vitre a volé en éclats. C’est là qu’Antoine le traite de con. Franky se fait engueuler et n’a pas l’air de vraiment comprendre (il rêvait peut-être d’être flic dans une autre vie ?). Antoine l’attrape par le col de sa veste,énervé : « On n’est pas là pour se faire canarder, surtout pour un patron. Alors, la prochaine fois, tu te casses,un point c’est tout. » Puis il le relâche. Franky est sonné mais ne recommencera sans doute pas.

Article publié dans CQFD n° 53, février 2008.






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