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CQFD N°053


POUVOIR D’ACHAT ET DESCENTE DE POLICE

ON EST PEU DE CHOSE(S)

Mis à jour le :15 février 2008. Auteur : Nicolas Arraitz.

En pleine période de soldes, de krach bling-bling et de mariage blang, descendre dans la rue pour défendre le pouvoir d’achat, c’est un truc de losers. On est peu de choses, même au pluriel. Mais parfois, depuis le seuil enfumé d’un bar, monte le chant ténu d’une rencontre de hasard. Et là…

LEMATIN OÙ Bouton, le P-DG de la Société générale, s’est déboutonné devant tout le monde en déclarant qu’un trou de cinq milliards, c’est finalement trois fois rien, j’ai raté le bus en accompagnant la petite à l’école. Un jour sans, j’ai pensé. Et à partir de là, tout s’enchaîne. Le léger décalage horaire fait que je croise Seb et Dax à l’angle de la rue Bussy-l’Indien. Pour alléger ses fins de mois à crédit, Dax, jeune libraire, traduit des notices techniques pour une boîte de consulting. Seb, danaïde prolétarienne, enfile les gâches pour combler son banquier. Alors on se dit qu’un petit café, on ne l’aura pas volé. J’entre seul dans le bar. Seb et Dax restent scotchés contre la porte vitrée, la clope au bec. Cette fameuse clope qu’avant on savourait avec le premier café. Il y a comme ça des années sans. Sans clope ou avec café froid.

Puis, en traversant la place, je tombe sur le père de Tom, qui bosse dans les hôpitaux. « C’était pour quoi, la grève ? », je demande, gêné de ne pas avoir lu les journaux. « Le pouvoir d’achat », me répond-il. On se sourit, sans illusion. Ce pouvoir d’achat, ça ressemble à une figure imposée. Le mécontentement est soumis à l’agenda et au langage du gouvernement. Bien sûr que le manque de fric nous bouffe la vie,mais « le pouvoir d’achat », c’est un jargon de statisticien ou de gérant de supérette. Notre frustration est plus profonde que ça. Le papa de Tom est effaré par l’insolence au pouvoir. « Ça va péter, c’est sûr. » Il dit ça d’une voix douce, sans rancune.

À l’école, l’instit a fait signer un papier où elle s’excusait presque de faire grève le jeudi suivant. J’ai paraphé « Lu et approuvé, parents solidaires ». Les grévistes ne parlent pas assez aux usagers, pourquoi ? Il paraît que des employées du conseil général ont été sanctionnées pour avoir distribué un tract explicatif. Au téléphone, Quentin, secrétaire départemental du SGEN-CFDT, m’explique qu’il n’y a pas que le pouvoir d’achat (qui, dans l’Éducation nationale, a chuté de -20 % en vingt ans, -7 % depuis 2000) : « Cette année, il y a eu 10500 départs à la retraite non remplacés. 160000 suppressions de postes sont prévues entre 2009 et 2012. » Et puis « nos négociateurs s’épuisent en discussions pliées d’avance. Le gouvernement sort une loi par jour, on a l’impression de se faire balader. »
L’information des parents ? « Les fonctionnaires sont tenus à un devoir de réserve, les inspecteurs sont là pour nous le rappeler. » C’est bien pratique : la télé peut ensuite marteler que les usagers sont pris en otages sans que personne ne la contredise. Démocratie, quand tu nous tiens ! Mais n’en déplaise à la propagande, les beaux jours finissent toujours par revenir. L’autre soir, assise en terrasse, Dounia me raconte les galères de son père. Il était prof de français à Tlemcen, jusqu’à l’arabisation imposée par Boumediene. Il veut rendre visite à ses deux filles, nées ici, françaises vivant en France, mais l’ambassade multiplie les chicaneries. À cette occasion, Dounia a appris que les assurances ne couvrent plus les ressortissants algériens de plus de 80 ans. Et sans assurance, pas de visa. Pour éviter les frais de rapatriement en cas de décès intempestif, paraît-il ! Son père fêtera ses 80 ans dans quelques jours,en Algérie… Dounia est écœurée. Espérons que Mokhtar puisse bientôt nous dire ce qu’il en pense de vive voix,malgré la petitesse des identités nationales.

Nous en sommes là lorsqu’une ombre bleue s’abat sur nous. Rasant la façade au pas de course, une escouade de policiers en tenue de combat vient d’investir le bar. L’avant-garde s’engouffre dans la salle, pendant que le peloton se plante en travers de la porte, le torse bombé. Un silence glacé s’empare de l’assistance. On pense à une rafle de sans-papiers. Puis, le premier instant de stupeur passé, on voit que le chef est en pleine démonstration. Accompagné d’un stagiaire, il demande à consulter les registres. Les cinq autres n’ont sans doute déployé leur présence musclée que pour assurer la survie du commando en milieu hostile. Leurs corps barrant l’accès au bar ne fait qu’affirmer les pouvoirs élargis dont jouit la police. Et, accessoirement, la crainte provoquée en déboulant chez les « gris » est un petit plaisir à l’ancienne dont on aurait tort de se priver.

Mais ce soir, un concours de circonstance va faire basculer la situation. Jules, un peu ivre, pousse sa gueulante : « On peut plus boire en paix ? On est en république, merde ! » Dounia rentre dans le bar en écartant le bleu en faction. Ce geste ébranle la barrière symbolique. Deux Kurdes en profitent pour franchir l’obstacle en sens inverse, jusqu’à l’air libre. À l’intérieur, des sarcasmes fusent. « Miloud, si tu continues à éplucher tes comptes avec le monsieur au lieu de nous servir à boire, on se casse ! » Un client, l’oeil noir, interpelle le jeune flic qui filtre l’entrée : « À quoi tu joues ? » Il le tutoie, comme l’autre nous a tutoyé du regard. Le flic bredouille une menace : « Je peux vous demander vos papiers, vous savez ! » Le client crache : « Minable. » L’officier écourte alors l’inspection, lançant à la cantonade : « On contrôle les licences, on n’a rien après vous. » « N’empêche, vous avez bien pourri l’ambiance ! », rétorque quelqu’un. Et voilà la descente de police descendue en flèche. Un dérapage, hors de ce temps qu’on croyait maussade. De la dignité, fugacement retrouvée, joyeusement partagée. C’est peu de chose, mais c’est pas rien.

Publié dans CQFD n°53, février 2008.






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