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CQFD N°053


RENCONTRE BALKANIQUE

Z COMME ZOGRAF

Mis à jour le :15 février 2008. Auteur : Miriana Mislov.

À quelques jours du 2e tour de l’élection présidentielle serbe, Zograf était invité au Festival d’Angoulême. On annonçait la victoire du leader ultranationaliste Tomislav Nikolic qui avait gagné les législatives haut la main. Finalement une courte majorité reconduit le démocrate Boris Tadic qui a été réélu de justesse avec 51% des voix. Zograf revient pour CQFD sur le contexte politique de cette région complexe, comme disent les experts.

On prétend que depuis sa prison Milosevic dirigeait toujours le pays et que, malgré tout, beaucoup de gens continuaient à voter pour lui.
Aleksandar Zograf : Je ne pense pas que cela soit tout à fait vrai : son influence politique en Serbie s’est affaiblie quand il a perdu le pouvoir à l’automne 2000. Des gens, liés à la politique et encore plus au business, ont continué à collaborer avec lui, plus qu’ils n’étaient « sous son influence directe ». Le pouvoir de Milosevic a été rendu possible grâce à la manipulation et au racket, sous couvert de patriotisme. On suppose que la clique rassemblée autour de lui s’est emparée à titre d’intérêts privés de près d’un million de dollars provenant de l’argent public, l’argent des citoyens serbes. Cet écheveau complexe entre crime et politique mettra des décennies à être démêlé. C’est le peuple serbe qui en souffre le plus, lui qui a été entraîné dans la guerre par une politique démente, en même temps qu’il était victime du pillage par sa propre oligarchie politique.

Peux-tu nous décrire la situation en Serbie après la chute de Milosevic ? Quelle est la proportion de chômeurs ? Quel est le salaire moyen ? Quel est le coût de la vie ?
A. Z. : Depuis l’année 2000, on assiste à une hausse du niveau de vie,mais cela se produit très lentement, en partie parce que le Premier ministre Zoran Djindic, qui persistait à mettre en place des réformes, a été assassiné en 2003. C’est un pays qui avance et qui recule en même temps. La paie moyenne se situe autour de 200 à 300 euros, mais il existe aussi des professions très bien payées, dont la bureaucratie du pouvoir. Il y a d’énormes différences sociales, ainsi qu’un fort taux de chômage dû aux longues années de crise durant lesquelles nombre d’entreprises ont périclité. La vie est maintenant moins chère qu’en Europe de l’Ouest et un peu plus relax à cause du tempérament méditerranéen, qui fait penser à une sorte de Cuba des Balkans.

La Serbie est le dernier bastion communiste en Europe de l’Est. Quelles sont ses relations avec la Russie et la Chine ? Quelles sont les répercussions de la mondialisation chez vous ?
A. Z. : Ha ! Difficile d’utiliser des expressions comme « bastion communiste », car elles sont tombées en désuétude. La Yougoslavie a été un pays communiste de type soviétique pendant très peu de temps. Dès 1948, Tito a prononcé le « non historique » à Staline et il a été un des fondateurs mouvement des non-alignés. Ça a été l’un des seuls pays au sens culturel et politique, à mi-chemin entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, avec tout ce que ça comporte de bon et de mauvais. À Belgrade, en 1977, nous regardions des clips punks à la télé nationale, alors que dans les autres pays de l’Est étaient diffusés des hymnes au travail. La situation a changé après la chute du mur de Berlin et la guerre en Yougoslavie, quand tous les autres se sont rapprochés du système occidental alors que nous avons continué à nager dans une sorte de limbe. Quant à nos rapports avec la Russie, c’est avant tout une sorte d’exaltation romantique, due à une proximité au niveau de la langue, de la culture, de l’histoire et de la religion, même si nous sommes physiquement distants. Nous sommes plus près de Vienne, Rome, Paris ou Athènes… Le lien avec la Russie s’est relâché, il était plus fort quand il s’agissait purement de relations d’affaires.

Comment se porte le monde parallèle des criminels dont tu parles dans ton livre ?
A. Z. : La situation politique a déterminé la stratégie du monde criminel. En ce moment, pendant que certains caïds sont sous les verrous, le marché de la drogue a pris un nouvel aspect, encore inconnu. Il y a une mafia assez puissante enracinée dans le football, même si les résultats sportifs n’ont jamais été aussi peu couronnés de succès qu’aujourd’hui. Des propriétaires de clubs de foot et des arbitres viennent d’être arrêtés pour des matches truqués et des détournements d’argent…

S’il gagne l’élection présidentielle, Nikolic,comme Milosevic, a promis que le Kosovo ne serait jamais indépendant. Combien de Serbes vivent là-bas ? J’ai entendu dire qu’ils vivent dans la peur et qu’ils dorment avec une arme sous leur matelas…
A. Z. : Le leader de droite Nikolic exploite la situation catastrophique au Kosovo pour manipuler les émotions des électeurs. Il est clair qu’un temps de crise est idéal pour la manipulation politique. Des politiciens déments font des promesses et les gens vont voter pour eux, parce qu’ils sont désespérés et ne voient pas d’issue. La crise du Kosovo est interminable. Les politiciens serbes comme Milosevic n’ont jamais réussi à intégrer la minorité des Albanais en Serbie, et de l’autre côté, la politique albanaise soutenait l’isolement et le séparatisme. Durant la crise et la guerre de 1999, les forces serbes ont d’abord essayé de chasser physiquement les Albanais du territoire du Kosovo. Après ça, les Albanais ont, avec l’aide de l’OTAN, chassé tous les Serbes du territoire, tout comme les Bosniaques, Roms et autres minorités nationales. C’était une guerre dans laquelle je ne vois pas de « bons » ou de « mauvais »,mais seulement de la bêtise et de l’ostracisme, y compris de la part des forces internationales, qui ont « éteint le feu avec de l’essence ». En résumé, celui qui contrôle le territoire gagne tout, et les autres perdent tout.Aujourd’hui il y a très peu de Serbes au Kosovo, leurs biens sont pillés, leurs maisons brûlées, et les forces internationales servent principalement à maintenir le statu quo.


Pourquoi, selon toi, les Américains soutiennent-ils l’indépendance du Kosovo ?
A. Z. : L’administration américaine à la fin des années 90 a décidé de se mêler de la crise provoquée par la dislocation de la Yougoslavie, et de la régler dans les plus brefs délais. Quand le conflit s’est intensifié entre les séparatistes albanais et les forces serbes, ils ont entrepris de bombarder villes et infrastructures en Serbie et au Monténégro, et un combat aussi sérieux ne pouvait s’achever qu’en allant jusqu’au bout. La finalité de cette action était d’amputer la Serbie de la province autonome du Kosovo, ce qui s’est produit dès la fin de la guerre de 1999, quand tous les habitants et l’administration serbes ont été chassés. De fait, le Kosovo a été pratiquement proclamé État indépendant. Ce à quoi s’oppose le gouvernement serbe du moment, et même les partis d’orientation démocratique, principalement parce qu’il n’est pas dans les usages du monde politique de faire cadeau d’une partie de son territoire, surtout contre sa volonté, et de surcroît pris de force.

Quel est selon toi le meilleur scénario qui puisse se produire chez vous ?
A. Z. : Je ne sais pas, je ne m’occupe pas d’analyse politique, mais de bande dessinée. Ce serait bien que la Serbie fasse partie de l’Union européenne, cela calmerait les tensions existantes et conduirait à mettre de l’ordre dans le chaos qui règne. Les infrastructures sont dans un état désespéré, une bonne partie de l’économie ne fonctionne plus. D’un autre côté, il y a ici une vie, une vie normale, j’ai beaucoup d’amis, je connais un grand nombre de gens talentueux et adorables, et je pense qu’il y a une vitalité dans cette région, capable de surmonter les pires crises.

Propos recueillis et traduits par Miriana Mislov.

Vestiges du monde (traduite du serbe par Miriana Mislov), qui paraît ce mois-ci chez L’Association, compile les chroniques graphiques d’Aleksandar Zograf pour l’hebdomadaire serbe Vreme (Le Temps). Il y aborde en toute liberté des thèmes aussi divers que l’histoire des Balkans, l’invention du terme sex-appeal, les apparitions d’Elvis Presley, les journaux des années trente, Dachau, les stars de Hollywood ou la brocante. Un univers caustique et mélancolique, éclectique et politique, qui lance la collection « Espôlette ».

Publié dans CQFD n°53, février 2008.






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