DEPUIS 1984, date à laquelle EDF s’engage à livrer de l’électricité à
la Red Eléctrica de España, le projet de ligne THT à travers les Pyrénées
ne pose que des problèmes à ces bienfaiteurs de l’entraide
entre les peuples que sont les décideurs. Le premier tracé envisagé
passe par le pays basque. Mais ETA trouve l’affaire d’assez mauvais
goût. Il est vrai que trois ans auparavant, après plusieurs menaces explosives, l’organisation nationaliste avait
tué José María Ryan, ingénieur chef de
la centrale nucléaire de Lemoniz, alors
en construction, non loin de Bilbao.
Aujourd’hui, ce gigantesque chantier
n’est qu’une ruine sur le littoral biscayen. Barre à l’est, donc ! Direction le Val d’Aran,
dans la vallée supérieure de la Garonne.
Problème : la ligne THT devrait passer en
plein cœur de la station de ski de
Baqueira Beret régulièrement fréquentée
par la famille royale espagnole…
Léger mouvement vers l’ouest en direction
du Val Louron, dans les Hautes-Pyrénées.
Très rapidement, des associations
se créent, on signe massivement des pétitions,
des réunions et des manifestations
s’organisent. Pressions populaires et
entregent politique s’associent pour
riposter à l’arrivée des pylônes. En 1995,
le Val Louron est classé « réserve naturelle » et Juppé, alors Premier ministre, signe l’abandon de la ligne.
C’est vers l’Ariège, cette fois, que l’offensive va être
menée. Deux projets sont présentés, en 1997, à l’est et à l’ouest de Saint-Girons.
En quelques mois, des pétitions rassemblent
28000 signatures et des centaines d’habitants participent aux collectifs locaux.En 2000,décideurs et industriels plient bagage tout en affirmant que ce n’est que partie remise puisqu’ « il n’y aura aucun problème pour implanter la ligne dans les Pyrénées-Orientales… ». Car le temps presse : la France doit payer à l’Espagne neuf millions d’euros par année de retard.

À partir de décembre 2001, en Catalogne Nord, l’opposition s’organise. Deux cent vingt-six communes
ainsi que le conseil général se déclarent hostiles
à la ligne. En mars 2003, en application
de la loi Barnier, un débat public est organisé,rassemblant
experts, techniciens et associations locales.
Rien n’y fait, ni les appels au « réalisme », ni les tentatives
de corruption sous forme de compensations financières. Malgré le résultat négatif de cette comédie de conciliation, le projet de tracé continue à errer dans le pays au gré des manifestations de refus de la population. C’est vers le Vallespir, sur les flancs du Canigou, que semblent dorénavant se tourner les regards des industriels et des financiers impatients. « Ils se sont dit que par ici ça serait plus calme », dit une habitante de Prunet-et-Belpuig. Collectifs et maires se fédèrent.
À l’entrée des bourgs et villages, accrochés aux façades des mairies,
banderoles et panneaux préviennent : « Non à la THT. » Les décideurs refont leur cinéma autour de « l’acte communautaire de très grande importance pour l’Europe » et celui du très émouvant « secours
mutuel entre la France et l’Espagne », face à
une population frileuse enfermée dans son
ignorance,voire son égoïsme. Dans le rôle du
méchant, Alain Hérault, directeur du développement
du Réseau de Transport d’Electricité,
affirme,en novembre 2004, qu’il n’a pas
l’intention de « répondre à des argumentations
qui en appellent à l’insurrection civique ». Dans
celui, plus moderne, du pédagogue compréhensif,
Mario Monti était venu le 21 novembre
de Bruxelles pour renconter des opposants
supposés subir un « déficit de communication » et revenait trois mois plus tard pour déclarer que, suite au récent sommet franco-espagnol,
la décision avait été prise de régler le dossier d’ici le 30 juin.
Du côté des opposants, les raisons de la colère
abondent:atteintes portées à l’environnement
et risques sanitaires, qui, certes réfutés ou
minimisés par les services d’EDF, sont avérés
par plusieurs enquêtes indépendantes et
internationales. Mais surtout, ils affirment
que « cette ligne ne sert qu’à faire du business
sans tenir compte des gens », dixit un habitant
de Prats-de-Mollo. « On va être complètement
perdant. Ici, il ne nous reste que les paysages et
le tourisme. Toutes les autres activités ont pratiquement disparu », poursuit un opposant de Coustouges.
En attendant que le
tracé de la ligne soit officiellement défini, la tension monte. Dans la nuit du 22 février, deux personnes en train de peindre sur la route des slogans anti-THT se font coincer par les bleus. En quelques heures, la nouvelle court la montagne et deux cents personnes encerclent la gendarmerie. La maire du Perthus les rejoint et est mise à son tour en garde à vue. Ils seront tous relâchés après plusieurs heures. « Ils ont fait une grosse bourde. On n’a jamais été contre
la loi », explique un habitant de la vallée.« De toute façon,on attend le mois de juin. S’ils continuent,on passera à la vitesse supérieure », assène-t-il, avant de se rendre à la manifestation qui a rassemblé 10000 personnes, dont 2000 venues de la Catalogne Sud, le 1er mars à Perpignan. « Acte communautaire » et « secours mutuel », gémissaient les décideurs. Voilà, pour eux, une occasion de se réjouir enfin…
Publié dans CQFD n°54, mars 2008.