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CQFD N°054


SE FAIRE UNE LIGNE

COURT-CIRCUIT DANS LES PYRÉNÉES

Mis à jour le :15 mars 2008. Auteur : Gilles Lucas.

Du pays basque à l’Ariège en passant par le Béarn, EDF tourne en tous sens depuis quelques décennies pour faire passer une ligne Très Haute Tension (THT). C’est maintenant dans les Pyrénées-Orientales que s’installe le nouveau front. La lluita segueix !

DEPUIS 1984, date à laquelle EDF s’engage à livrer de l’électricité à la Red Eléctrica de España, le projet de ligne THT à travers les Pyrénées ne pose que des problèmes à ces bienfaiteurs de l’entraide entre les peuples que sont les décideurs. Le premier tracé envisagé passe par le pays basque. Mais ETA trouve l’affaire d’assez mauvais goût. Il est vrai que trois ans auparavant, après plusieurs menaces explosives, l’organisation nationaliste avait tué José María Ryan, ingénieur chef de la centrale nucléaire de Lemoniz, alors en construction, non loin de Bilbao. Aujourd’hui, ce gigantesque chantier n’est qu’une ruine sur le littoral biscayen. Barre à l’est, donc ! Direction le Val d’Aran, dans la vallée supérieure de la Garonne. Problème : la ligne THT devrait passer en plein cœur de la station de ski de Baqueira Beret régulièrement fréquentée par la famille royale espagnole… Léger mouvement vers l’ouest en direction du Val Louron, dans les Hautes-Pyrénées. Très rapidement, des associations se créent, on signe massivement des pétitions, des réunions et des manifestations s’organisent. Pressions populaires et entregent politique s’associent pour riposter à l’arrivée des pylônes. En 1995, le Val Louron est classé « réserve naturelle » et Juppé, alors Premier ministre, signe l’abandon de la ligne.
C’est vers l’Ariège, cette fois, que l’offensive va être menée. Deux projets sont présentés, en 1997, à l’est et à l’ouest de Saint-Girons. En quelques mois, des pétitions rassemblent 28000 signatures et des centaines d’habitants participent aux collectifs locaux.En 2000,décideurs et industriels plient bagage tout en affirmant que ce n’est que partie remise puisqu’ « il n’y aura aucun problème pour implanter la ligne dans les Pyrénées-Orientales… ». Car le temps presse : la France doit payer à l’Espagne neuf millions d’euros par année de retard.

À partir de décembre 2001, en Catalogne Nord, l’opposition s’organise. Deux cent vingt-six communes ainsi que le conseil général se déclarent hostiles à la ligne. En mars 2003, en application de la loi Barnier, un débat public est organisé,rassemblant experts, techniciens et associations locales. Rien n’y fait, ni les appels au « réalisme », ni les tentatives de corruption sous forme de compensations financières. Malgré le résultat négatif de cette comédie de conciliation, le projet de tracé continue à errer dans le pays au gré des manifestations de refus de la population. C’est vers le Vallespir, sur les flancs du Canigou, que semblent dorénavant se tourner les regards des industriels et des financiers impatients. « Ils se sont dit que par ici ça serait plus calme », dit une habitante de Prunet-et-Belpuig. Collectifs et maires se fédèrent. À l’entrée des bourgs et villages, accrochés aux façades des mairies, banderoles et panneaux préviennent : « Non à la THT. » Les décideurs refont leur cinéma autour de « l’acte communautaire de très grande importance pour l’Europe » et celui du très émouvant « secours mutuel entre la France et l’Espagne », face à une population frileuse enfermée dans son ignorance,voire son égoïsme. Dans le rôle du méchant, Alain Hérault, directeur du développement du Réseau de Transport d’Electricité, affirme,en novembre 2004, qu’il n’a pas l’intention de « répondre à des argumentations qui en appellent à l’insurrection civique ». Dans celui, plus moderne, du pédagogue compréhensif, Mario Monti était venu le 21 novembre de Bruxelles pour renconter des opposants supposés subir un « déficit de communication » et revenait trois mois plus tard pour déclarer que, suite au récent sommet franco-espagnol, la décision avait été prise de régler le dossier d’ici le 30 juin.

Du côté des opposants, les raisons de la colère abondent:atteintes portées à l’environnement et risques sanitaires, qui, certes réfutés ou minimisés par les services d’EDF, sont avérés par plusieurs enquêtes indépendantes et internationales. Mais surtout, ils affirment que « cette ligne ne sert qu’à faire du business sans tenir compte des gens », dixit un habitant de Prats-de-Mollo. « On va être complètement perdant. Ici, il ne nous reste que les paysages et le tourisme. Toutes les autres activités ont pratiquement disparu », poursuit un opposant de Coustouges.
En attendant que le tracé de la ligne soit officiellement défini, la tension monte. Dans la nuit du 22 février, deux personnes en train de peindre sur la route des slogans anti-THT se font coincer par les bleus. En quelques heures, la nouvelle court la montagne et deux cents personnes encerclent la gendarmerie. La maire du Perthus les rejoint et est mise à son tour en garde à vue. Ils seront tous relâchés après plusieurs heures. « Ils ont fait une grosse bourde. On n’a jamais été contre la loi », explique un habitant de la vallée.« De toute façon,on attend le mois de juin. S’ils continuent,on passera à la vitesse supérieure », assène-t-il, avant de se rendre à la manifestation qui a rassemblé 10000 personnes, dont 2000 venues de la Catalogne Sud, le 1er mars à Perpignan. « Acte communautaire » et « secours mutuel », gémissaient les décideurs. Voilà, pour eux, une occasion de se réjouir enfin…

Publié dans CQFD n°54, mars 2008.






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